Un brochet peut sembler parfaitement sain à l’œil nu et rester impropre à la consommation. C’est ce qu’ont découvert les Cris de la Baie-James après le lancement du complexe hydroélectrique La Grande, en 1971. Cinq rivières détournées, plus de 11 500 km² de forêt boréale noyés sous l’eau : le chantier a transformé leur poisson traditionnel en une source de mercure.
Le responsable n’est pas la centrale, c’est l’eau elle-même.
À retenir
- L’inondation de 11 500 km² de forêt a libéré le mercure naturel du sol sous forme de méthylmercure toxique.
- Le brochet, poisson traditionnel cri au cœur de leur alimentation, s’est concentré en mercure neurotoxique.
- Les niveaux de mercure ont regagné des équilibres naturels après 20 à 35 ans, mais de nouveaux projets de barrages menacent de répéter le cycle.
Sommaire
Le mercure qui dormait dans le sol
Lors de la formation du réservoir hydroélectrique, la forêt est inondée et la partie verte des plantes nourrit des microorganismes qui transforment le mercure sous une forme qui peut s’accumuler chez les êtres vivants, le méthylmercure. Sous cette forme, le mercure est neurotoxique et s’accumule dans la chaîne alimentaire aquatique, notamment dans des espèces de poissons piscivores, tels que le grand brochet, le touladi et le doré jaune. Le mercure était déjà là, enfoui dans la terre depuis des millénaires. Il a suffi de le recouvrir d’eau pour le réveiller.
Le complexe La Grande compte cinq réservoirs. Le bassin aménagé couvre une capacité totale de 10 800 mégawatts fournis par cinq réservoirs d’une superficie totale de 11 300 km2, soit à peu près la superficie du Qatar.
L’augmentation de la production de méthylmercure prend généralement fin huit à dix ans après la mise en eau, en raison de l’épuisement rapide des éléments facilement décomposables du sol et de la végétation noyés.
Les Cris, sujets malgré eux d’un demi-siècle de suivi
L’aménagement des réservoirs du complexe La Grande Rivière est à l’origine d’une contamination au mercure des poissons, surtout ceux situés dans le haut de la chaîne alimentaire, comme le grand brochet. Le brochet, justement, occupait une place centrale dans l’alimentation traditionnelle crie. Un seul village a dû être déplacé pour les besoins du projet, mais l’impact social a été considérable.
Face au problème, une réponse institutionnelle a fini par voir le jour. Une convention sur le mercure a été signée en 1986 entre les Cris de la Baie-James, le gouvernement du Québec et Hydro-Québec. Des guides de consommation des poissons du complexe La Grande ont été produits en 1998, 2001, 2004 et 2013, selon les critères d’exposition établis par le Conseil cri de la santé et des services sociaux de la Baie James. En parallèle, un programme mesurait directement la teneur en mercure dans les cheveux des habitants des communautés riveraines, un indicateur simple et redoutablement efficace de l’exposition réelle.
Le mercure n’attendait pourtant pas les barrages pour circuler dans les organismes locaux. Après la découverte de la présence de mercure à des niveaux élevés dans le sang des Cris de la région, avant même la création des réservoirs sur la Grande Rivière, les autorités de santé locales avaient déjà dressé des consignes particulières concernant la consommation du poisson.
Deux repas de brochet par mois, pas plus, recommandait-on aux familles vivant près des réservoirs les plus touchés. Aujourd’hui, dans la majorité des zones modifiées du complexe La Grande, les teneurs en mercure des poissons sont revenues à des niveaux représentatifs des milieux naturels de la région, et le moment est venu de promouvoir les bienfaits du poisson pour la santé. Deux nouveaux guides alimentaires, publiés en 2013, présentent la valeur nutritionnelle et les bienfaits sanitaires du poisson pour les habitants du Nord.
Le pic passe, mais le cycle peut recommencer
Une génération suffit pour que les niveaux redescendent.
Le suivi des poissons de réservoir a montré que les teneurs en mercure des espèces insectivores, comme le grand corégone, reviennent à des niveaux équivalents à ceux des lacs naturels après dix à vingt ans. Chez les poissons qui se nourrissent d’autres poissons, comme le doré jaune, le retour à la normale prend plus de temps et se termine généralement après vingt à trente-cinq ans.
Pour la grande majorité des espèces de poissons et des milieux modifiés, les teneurs moyennes en mercure obtenues lors des relevés les plus récents permettent à nouveau des fréquences de consommation équivalentes à celles recommandées pour les lacs naturels, au point qu’il a été recommandé de mettre un terme au suivi. Mais le territoire cri n’a pas fini d’être redessiné. Le projet Grande-Baleine, prévu dans la Convention de la Baie-James et du Nord québécois de 1975, aurait inondé environ 1 667 km² de territoire supplémentaire, preuve que ce cycle du mercure, aussi transitoire soit-il, n’a rien d’un accident isolé dès qu’on continue de noyer des forêts pour produire de l’électricité.
Sources : osti.gov | hydroquebec.com | techno-science.net


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