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En nourrissant des tumeurs avec un sucre banal, des chercheurs ont littéralement vu les cellules se décrocher une à une pour se propager

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Le cisplatine est l’un des traitements de référence contre le cancer de l’ovaire depuis des décennies, et pourtant, une équipe de chercheurs du Wistar Institute de Philadelphie, menée par le biologiste moléculaire Aidan Cole, vient de mettre en lumière un mécanisme aussi surprenant qu’inquiétant : cette chimiothérapie censée détruire les cellules tumorales pourrait, dans certains cas, faciliter leur propagation. Publiés dans la revue Nature Aging, ces travaux racontent une histoire presque cinématographique, celle de cellules qui refusent de mourir, se mettent en veille, puis distillent discrètement une substance capable de faire lâcher prise aux tumeurs, une à une, comme des perles qui glissent d’un collier.

Quand une chimiothérapie censée tuer les cellules cancéreuses les rend plus dangereuses

Le cisplatine agit en endommageant l’ADN des cellules cancéreuses pour provoquer leur mort. Mais toutes ne succombent pas à ce traitement. Une partie d’entre elles trouve une échappatoire : plutôt que de mourir, elles entrent dans un état de sénescence cellulaire, une sorte de sommeil biologique où la division s’arrête, mais où le métabolisme reste bien vivant. Le problème clinique est là, très concret : la récidive après un traitement initial au cisplatine reste fréquente, avec une propagation des tumeurs dans toute la cavité abdominale. Selon les données rassemblées par les chercheurs, environ 90 % des décès liés à ce cancer sont directement causés par ce phénomène de dissémination, et non par la tumeur d’origine elle-même.

Des cellules endormies mais toujours actives : le piège de la sénescence

Longtemps, la sénescence a été perçue comme une sorte de garde-fou naturel, un mécanisme protecteur qui empêchait les cellules abîmées de se multiplier de façon incontrôlée. La réalité semble bien plus complexe. Ces cellules sénescentes continuent de sécréter un cocktail de molécules baptisé SASP, pour senescence-associated secretory phenotype. Pour étudier ce phénomène de plus près, les chercheurs ont cultivé en laboratoire des cellules cancéreuses ovariennes, induit leur sénescence à l’aide de cisplatine, puis récupéré le milieu de croissance après deux jours. Ce liquide a ensuite été testé sur des cellules cancéreuses saines, non traitées. Résultat : il n’accélérait ni la division cellulaire ni la résistance à la mort. En revanche, il favorisait nettement le détachement des cellules des sphéroïdes tumoraux tridimensionnels, cette toute première étape qui précède la dissémination métastatique.

Le fructose, coupable inattendu du détachement des cellules tumorales

Restait à identifier la molécule responsable. En éliminant les protéines du milieu par inactivation thermique et filtration, l’effet de détachement persistait malgré tout, orientant les recherches vers une molécule bien plus petite. C’est en analysant le métabolisme des cellules sénescentes que l’équipe a fait une découverte inattendue : ces cellules consommaient du glucose, mais sécrétaient en retour des niveaux élevés de fructose, ce sucre simple que l’on trouve dans les fruits comme dans de nombreux produits transformés. En ajoutant du fructose à une concentration physiologique dans un milieu de culture normal, les chercheurs ont reproduit exactement le même effet de détachement cellulaire. Mieux encore, en restaurant le glucose dans ce même milieu, l’effet s’inversait largement. Le fructose n’était donc pas un simple témoin passif, mais bel et bien un acteur direct du phénomène.

Cholestérol, mitochondries et sucre : le mécanisme caché de la dissémination métastatique

Reste à comprendre comment un simple sucre peut détacher des cellules les unes des autres. Les chercheurs ont montré que le fructose modifie le fonctionnement du complexe I mitochondrial, un rouage essentiel du métabolisme énergétique cellulaire. Cette perturbation entraîne l’inhibition d’un axe biologique appelé NAD+–SIRT–SREBP, qui joue un rôle clé dans la production de cholestérol. Or, le cholestérol n’est pas seulement une molécule associée aux artères : il stabilise également les membranes cellulaires et renforce l’adhésion entre les cellules. Moins de cholestérol membranaire, c’est donc moins de cohésion entre les cellules tumorales, et davantage de chances qu’elles se détachent pour migrer ailleurs. Autrement dit, le SASP reprogramme littéralement le microenvironnement métabolique autour de la tumeur, de manière paracrine, en préparant le terrain à la dissémination. Fait notable relevé par l’étude : un régime riche en fructose semble amplifier ce phénomène in vivo, ce qui suggère que l’alimentation pourrait jouer un rôle indirect dans la propagation de ces cellules.

Ce que cette découverte change pour les patientes traitées au cisplatine

Cette découverte apporte un éclairage nouveau sur l’une des zones d’ombre les plus persistantes du traitement du cancer de l’ovaire séreux de haut grade, ce type particulièrement agressif pour lequel le cisplatine reste le traitement standard. Comprendre que le fructose sécrété par les cellules sénescentes pourrait contribuer au taux élevé de récidive ouvre la voie à des pistes de recherche concrètes, qu’il s’agisse de cibler le complexe I mitochondrial, de restaurer l’axe NAD+–SIRT–SREBP ou de mieux surveiller les apports en fructose durant les phases de traitement. Rien ne permet à ce stade d’affirmer que réduire sa consommation de sucre suffirait à limiter les risques, mais ces travaux invitent clairement à repenser la manière dont on accompagne les patientes après une chimiothérapie.

Ce que cette étude révèle, au fond, c’est que la victoire apparente sur une tumeur peut parfois masquer une bataille encore en cours à l’échelle cellulaire. Les cellules sénescentes, longtemps considérées comme inoffensives une fois immobilisées, se révèlent capables de fabriquer, à partir d’un sucre banal, les conditions idéales d’une rechute. Une piste qui mérite d’être approfondie, tant elle pourrait, à terme, transformer la façon dont on surveille et accompagne les patientes après un traitement au cisplatine.

Brice L.

Rédigé par Brice L.

Brice est un journaliste passionné de sciences. Il collabore avec Sciencepost depuis plus d'une décennie, partageant avec vous les nouvelles découvertes et les dossiers les plus intéressants.

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