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En nettoyant mal un flacon d’expérience en 1933, un chimiste américain a littéralement créé le film qui protège nos aliments

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Il existe une différence fondamentale entre un chimiste maladroit et un chimiste chanceux : parfois, c’est la même personne. En 1933, dans les laboratoires de la Dow Chemical, un jeune employé se bat contre une éprouvette qu’il croyait simplement mal rincée. Le résidu qui tapisse le fond du récipient ne veut rien entendre : ni solvant, ni huile de coude n’en viennent à bout. Ce qui ressemble à un banal échec de vaisselle scientifique va pourtant se transformer, quelques années plus tard, en l’un des objets les plus universels de nos cuisines. Car ce fameux film plastique transparent que l’on déroule pour couvrir un saladier ou emballer un sandwich trouve son origine dans cette expérience ratée, devenue par un curieux retournement du destin, une réussite retentissante.

À retenir

  • En 1933, Ralph Wiley, un laveur de verrerie chez Dow Chemical, découvre accidentellement le polychlorure de vinylidène en tentant de nettoyer une éprouvette récalcitrante
  • Ce polymère, d'abord utilisé par l'armée pour protéger les avions de la corrosion puis dans l'automobile, a été commercialisé sous le nom de Saran Wrap comme film alimentaire à partir de 1949
  • Sa faible perméabilité à l'air, à l'humidité et aux arômes, autrefois un défaut, est devenue la qualité qui protège efficacement les aliments dans nos cuisines

Un flacon mal lavé, une découverte qui change tout

L’histoire commence avec Ralph Wiley, un étudiant qui travaille comme plongeur, c’est-à-dire chargé de laver la verrerie, au sein des laboratoires de Dow Chemical. Son quotidien consiste à nettoyer les instruments utilisés par les chercheurs, une tâche répétitive qui ne laisse pas beaucoup de place à l’improvisation. Sauf que ce jour-là, une éprouvette ayant servi à des expériences sur le perchloroéthylène, un produit alors utilisé dans le nettoyage à sec, refuse obstinément de se laisser récurer. Le résidu qui adhère au verre est tenace, presque increvable, et Wiley a beau frotter, rien n’y fait.

Ce qu’il vient de découvrir sans le savoir, c’est le polychlorure de vinylidène, un polymère cousin du PVC. Ses collègues et lui sont tellement impressionnés par la robustesse de cette substance qu’ils la surnomment d’abord eonite, en clin d’œil à un matériau indestructible tiré de la bande dessinée américaine Little Orphan Annie. Une manière amusante de rendre hommage à une matière qui semblait défier toutes les tentatives pour la faire disparaître.

Du champ de bataille aux cuisines américaines : la reconversion inattendue du Saran

Avant de devenir le film alimentaire que l’on connaît, cette matière a connu une existence bien différente. Les chercheurs de Dow ont d’abord transformé leur découverte en un film gras, épais et vert foncé, encore appelé Eonite, avant qu’il ne soit rebaptisé Saran. Sa première grande mission n’a d’ailleurs rien à voir avec la gastronomie : l’armée américaine s’en est servie pour protéger les avions de chasse de la corrosion provoquée par les embruns marins. Un usage militaire qui en dit long sur les qualités protectrices exceptionnelles de ce polymère face à l’humidité.

Le Saran a ensuite connu une autre vie dans l’industrie automobile, où il servait à recouvrir les sièges des véhicules. Ce n’est que progressivement, à force d’améliorations, que Dow a mis au point une version débarrassée de son odeur désagréable et de sa teinte verdâtre peu appétissante. Cette évolution a ouvert la porte à un usage totalement différent : celui de la cuisine domestique. Le film alimentaire Saran Wrap a d’abord été commercialisé pour les professionnels en 1949, avant de séduire les foyers américains à partir de 1953. En quelques années à peine, un revêtement pensé pour blinder des chasseurs de l’armée s’est retrouvé à protéger un reste de gratin dans un réfrigérateur.

Pourquoi ce plastique colle-t-il si bien à tout ce qu’il touche

Si le Saran s’est imposé aussi durablement dans nos cuisines, ce n’est pas un hasard. Sa force réside dans une propriété assez rare : une très faible perméabilité à la vapeur d’eau, à l’oxygène et aux arômes. Concrètement, ce fin film transparent agit comme une barrière quasiment infranchissable qui empêche l’air extérieur d’entrer en contact avec les aliments. C’est précisément ce qui permet à un fromage de conserver son moelleux, à une salade de rester croquante ou à des herbes fraîches de ne pas se flétrir en quelques heures seulement.

Cette étanchéité remarquable, qui posait tant de problèmes à Ralph Wiley lorsqu’il tentait de nettoyer son éprouvette, est exactement ce qui rend ce matériau si précieux une fois appliqué aux aliments. Le défaut d’un jour est ainsi devenu la qualité maîtresse d’un produit utilisé quotidiennement, des dizaines d’années plus tard, dans des millions de foyers à travers le monde, y compris en France où il équipe la plupart de nos placards de cuisine.

Ce que cette découverte accidentelle nous apprend sur l’innovation scientifique

L’histoire du Saran n’est pas un cas isolé dans l’histoire des sciences. De nombreuses avancées majeures sont nées d’un accident, d’une erreur de manipulation ou d’une observation curieuse que l’on aurait pu balayer d’un revers de main. Ce qui distingue les grandes découvertes des simples ratés de laboratoire, c’est souvent la capacité à s’interroger sur un phénomène inattendu plutôt qu’à s’en agacer. Ralph Wiley aurait pu jeter son éprouvette récalcitrante sans plus y penser ; au lieu de cela, cette anomalie a intrigué toute une équipe de chercheurs, jusqu’à donner naissance à un produit devenu incontournable.

La prochaine fois que vous déroulerez un morceau de film alimentaire pour couvrir un plat, il y a fort à parier que vous ne penserez pas à cette éprouvette récalcitrante de 1933. Pourtant, c’est bien elle qui se cache derrière ce geste devenu si banal. Une chose est sûre : dans les laboratoires comme ailleurs, un raté n’est parfois que le premier chapitre d’une belle réussite.

Brice L.

Rédigé par Brice L.

Brice est un journaliste passionné de sciences. Il collabore avec Sciencepost depuis plus d'une décennie, partageant avec vous les nouvelles découvertes et les dossiers les plus intéressants.

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