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En lançant 145 fusées au nom d’un programme scientifique entre 1959 et 1972, l’armée américaine a occupé le ciel pour une tout autre raison

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On imagine volontiers les grands programmes spatiaux de la guerre froide comme des aventures scientifiques, portées par la curiosité et l’envie de repousser les limites de la connaissance. C’est d’ailleurs l’image que les autorités américaines ont soigneusement entretenue entre 1959 et 1972, en présentant une série de 145 lancements comme une simple mission de recherche baptisée Discoverer. Derrière cette façade rassurante se cachait pourtant une réalité bien plus troublante. Il s’agissait en fait du programme Corona, une opération d’espionnage satellite ultra-secrète pilotée par la CIA, dont l’objectif était de photographier l’URSS et la Chine depuis l’orbite terrestre. Ce mensonge d’État, aussi audacieux qu’efficace, n’a été révélé au grand public qu’en 1995, soit plus de vingt ans après le dernier lancement.

À retenir

  • Le programme Corona, piloté par la CIA sous couverture du projet scientifique Discoverer, visait à photographier l'URSS et la Chine depuis l'orbite grâce à des satellites équipés de pellicule argentique récupérée en vol par des avions.
  • Le secret n'a été levé que le 22 février 1995, lorsque Bill Clinton a signé l'Executive Order 12951 déclassifiant plus de 860 000 images prises entre 1960 et 1972.
  • Ce programme est à l'origine de la nomenclature Key Hole (KH), utilisée pour classifier les satellites de reconnaissance américains, et ses archives sont aujourd'hui conservées à la NARA et au centre EROS de l'USGS.

Un programme scientifique qui cachait la plus grande opération d’espionnage spatial

Tout commence en février 1958, lorsque le président américain Dwight Eisenhower donne son feu vert à un projet dont l’ambition dépasse largement le simple domaine scientifique. En pleine guerre froide, les États-Unis redoutent alors un déséquilibre stratégique majeur face à l’Union soviétique, notamment autour du fameux missile gap, cette crainte que Moscou dispose d’un nombre bien supérieur de sites de lancement de missiles balistiques. Pour lever le voile sur cette inconnue, il faut des yeux dans le ciel, et c’est précisément la mission confiée au programme Corona.

Officiellement, le public découvre alors le programme Discoverer, présenté comme une initiative à visée scientifique et technologique. En réalité, cette appellation n’est qu’une couverture destinée à masquer une opération beaucoup plus sensible, gérée en coulisses par la CIA. Les satellites envoyés en orbite n’avaient rien d’instruments de recherche fondamentale : ils embarquaient des appareils photographiques sophistiqués, capables de capturer des images à haute résolution des territoires soviétiques et chinois, alors totalement inaccessibles aux services de renseignement américains par d’autres moyens.

Des capsules de pellicule récupérées en plein vol par des avions

À une époque où le numérique n’existe pas encore, la question de la transmission des données devient un véritable casse-tête technique. Impossible d’envoyer les clichés par ondes radio comme on le ferait aujourd’hui : les satellites Corona utilisaient donc de la pellicule argentique, qu’il fallait ensuite rapatrier physiquement sur Terre. La solution retenue relève presque de la cascade aérienne. Une fois les prises de vue effectuées, les satellites larguaient des capsules contenant le précieux film, qui redescendaient vers l’atmosphère grâce à un parachute.

C’est là qu’intervient l’un des aspects les plus spectaculaires du programme : des avions spécialement équipés étaient chargés d’intercepter ces capsules en plein vol, avant même qu’elles ne touchent la surface de l’océan Pacifique. Un exercice de haute voltige, répété à de nombreuses reprises, qui témoigne de l’ingéniosité déployée pour maintenir l’ensemble du dispositif dans le plus grand secret. Cette méthode, aussi risquée soit-elle, a permis de rapatrier une quantité considérable de renseignements visuels sans jamais éveiller les soupçons sur la véritable nature de la mission.

Un secret gardé pendant plus de trente ans malgré des centaines de lancements

Ce qui rend l’histoire de Corona particulièrement fascinante, c’est la durée pendant laquelle le secret a pu être préservé. Entre 1959 et 1972, le programme a totalisé 145 vols, répartis en huit séries de satellites différentes, jusqu’au tout dernier lancement effectué le 25 mai 1972. Un chiffre impressionnant, quand on sait à quel point il est aujourd’hui difficile de dissimuler la moindre activité spatiale, à l’heure où les amateurs d’astronomie et les agences concurrentes surveillent le ciel en permanence.

Il faudra attendre le 22 février 1995 pour que le président Bill Clinton signe l’Executive Order 12951, ordonnant la déclassification des images issues de Corona ainsi que des programmes associés Argon et Lanyard. Deux jours plus tard, c’est le vice-président Al Gore qui annonce officiellement la nouvelle depuis le siège de la CIA à Washington. Cette révélation permet la mise à disposition du public de plus de 860 000 images de la surface terrestre, prises entre 1960 et 1972, offrant un témoignage exceptionnel sur près de douze années d’observation satellite jusqu’alors totalement ignorées.

Ce que Corona a changé pour la surveillance militaire moderne

Au-delà de son caractère historique, le programme Corona a laissé une empreinte durable dans le domaine du renseignement spatial. C’est notamment de ce projet qu’est née la désignation Key Hole, souvent abrégée en KH, utilisée pour classifier les différentes générations de satellites de reconnaissance photographique américains, de KH-1 à KH-9. Cette nomenclature a ensuite servi de base à des programmes bien plus récents, dont les capacités techniques n’ont évidemment plus rien à voir avec les capsules de pellicule des années soixante.

Les archives complètes du programme ont depuis été transférées aux Archives nationales américaines (NARA), ainsi qu’au centre EROS de l’US Geological Survey, où elles restent aujourd’hui consultables. Ce fonds documentaire constitue une ressource précieuse, aussi bien pour les historiens que pour les chercheurs en sciences de la Terre, qui y trouvent des images d’un intérêt scientifique parfois insoupçonné à l’époque de leur prise de vue.

L’histoire du programme Corona rappelle à quel point la frontière entre recherche scientifique et intérêts stratégiques peut parfois s’avérer poreuse, surtout en période de tensions géopolitiques. Elle invite aussi à s’interroger sur les opérations actuelles menées sous des noms de couverture anodins, dont la véritable nature ne sera peut-être révélée, elle aussi, que dans plusieurs décennies.

Brice L.

Rédigé par Brice L.

Brice est un journaliste passionné de sciences. Il collabore avec Sciencepost depuis plus d'une décennie, partageant avec vous les nouvelles découvertes et les dossiers les plus intéressants.

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