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En laissant le Colorado s’échapper d’un canal d’irrigation pendant dix-huit mois en 1905, des ingénieurs ont littéralement créé le plus grand lac de Californie

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Un accident d’ingénierie a façonné la géographie de la Californie. En 1905, une brèche non maîtrisée dans un canal d’irrigation a détourné la quasi-totalité du fleuve Colorado vers une dépression désertique située sous le niveau de la mer. Pendant environ dix-huit mois, l’eau s’est engouffrée dans cette faille avant que les ingénieurs parviennent à colmater la fuite. Résultat : la naissance du plus grand lac de Californie, la mer de Salton, née d’une erreur de calcul plutôt que d’un phénomène naturel.

À retenir

  • Une erreur d’ingénierie en 1905 a-t-elle vraiment façonné la géographie californienne ?
  • Comment un lac créé par accident se retrouve-t-il aujourd’hui à l’agonie ?
  • Qu’y a-t-il de si précieux sous les sédiments qui disparaissent ?

Sommaire

  1. L’erreur d’ingénierie qui a donné naissance à un océan de poche
  2. Un lac sans rivière, condamné à s’assécher
  3. Sous la poussière, l’or blanc

L’erreur d’ingénierie qui a donné naissance à un océan de poche

Tout commence avec l’ambition agricole de la Imperial Valley. En 1901, des sociétés privées creusent des canaux depuis le Colorado pour irriguer ce désert prometteur. Mais dès 1904, le limon bouche le canal Imperial, l’empêchant d’alimenter la vallée en eau. Pour contourner le problème, les ingénieurs ouvrent une nouvelle prise d’eau, temporaire, censée remplacer le flux bloqué. Mauvaise idée.

Les crues hivernales de 1905 ont raison de cette installation de fortune. La déviation temporaire du Colorado, construite pour remplacer l’eau du canal bouché, est rompue par les inondations, et le fleuve change de cours pour s’écouler dans le Salton Sink. La brèche s’élargit à une vitesse hallucinante : le fleuve creuse des chenaux qui forment des cascades, érodant le sol à un rythme d’environ 1 200 mètres par jour et sculptant des gorges de 15 à 25 mètres de profondeur sur plus de 300 mètres de large. Au total, l’inondation forme plus de 60 kilomètres de chenaux et érode entre 300 et 340 millions de mètres cubes de sol et de roche, charriés jusqu’au fond de la cuvette.

L’affaire prend une tournure politique. La voie ferrée de la Southern Pacific Railroad se retrouve submergée, et le président de la compagnie, E. H. Harriman, sollicite l’aide du président Theodore Roosevelt, qui demande alors au Congrès d’assister la compagnie ferroviaire pour stopper les flots. Des milliers d’ouvriers sont mobilisés pour repousser le fleuve dans son lit d’origine. Il faudra attendre que la voie ferrée referme définitivement la brèche pour que le désastre s’arrête. Le temps que la brèche soit scellée, dix-huit mois plus tard, la mer de Salton s’étendait sur 58 kilomètres de long et 42 kilomètres de large, faisant d’elle le plus grand lac de Californie.

Un lac sans rivière, condamné à s’assécher

Voilà le paradoxe qui rend cette histoire d’actualité plus d’un siècle plus tard. Un lac né d’un excès d’eau se meurt aujourd’hui par manque d’eau. Sans le Colorado pour l’alimenter directement, la mer de Salton dépend presque entièrement des eaux de drainage agricole de l’Imperial Valley et de la Coachella Valley. Or ces apports se réduisent d’année en année, sous l’effet conjugué de la sécheresse et des économies d’eau imposées à l’agriculture régionale.

Le déclin se mesure en chiffres précis. Depuis 2003, avec la réduction drastique des apports, le niveau de la mer de Salton a baissé de 13 pieds et la surface s’est réduite de près de 60 miles carrés, soit environ 16 %, reflétant la perte d’environ 3 millions d’acres-pieds de volume d’eau. Une évaporation qui concentre mécaniquement le sel : depuis 2000, la salinité a bondi de plus de 80 %, atteignant environ 75 grammes par litre, soit plus du double de celle des océans.

Ce fond de lac qui se découvre année après année n’a rien d’anodin. Il porte la mémoire chimique de décennies d’agriculture intensive, pesticides et résidus compris. Quand le vent du désert se lève, il soulève cette poussière fine et la disperse sur les communautés riveraines, en grande majorité modestes et hispaniques. Une étude de l’université de Californie du Sud a établi que 24 % des enfants de la zone souffrent d’asthme, un taux bien supérieur à la moyenne nationale de 8,4 % chez les garçons et 5,5 % chez les filles. Des chercheurs de l’UC Irvine sont allés plus loin en 2025, suivant 700 enfants sur plusieurs années : leurs travaux montrent que les enfants vivant près de la mer de Salton présentent une croissance pulmonaire altérée et des taux d’asthme plus élevés, avec des réductions de fonction pulmonaire supérieures à celles observées dans les zones urbaines proches d’axes routiers très fréquentés. Les autorités californiennes tentent de limiter les dégâts en couvrant les zones les plus exposées de bottes de paille ou de végétation, mais le rythme des mesures peine à suivre celui de l’assèchement.

Sous la poussière, l’or blanc

Ce paysage abîmé cache pourtant l’une des ressources les plus convoitées de la transition énergétique. Sous le lit de la mer de Salton et les zones géothermiques environnantes reposent des saumures chaudes d’une richesse minérale rare. Une étude commandée par le département américain de l’Énergie au Lawrence Berkeley National Laboratory, publiée fin 2023, a fait l’effet d’une bombe : un gisement estimé à 18 millions de tonnes métriques de lithium, surnommé « l’or blanc », d’une valeur avoisinant les 540 milliards de dollars, serait piégé dans la saumure géothermique sous la mer de Salton. De quoi alimenter, selon les estimations, l’équivalent de plus de 375 millions de batteries pour véhicules électriques, avec une production potentielle dépassant 3 400 kilotonnes de lithium.

La région a rapidement adopté un nouveau surnom, Lithium Valley, et attiré une poignée d’acteurs industriels bien décidés à en tirer parti. La technique privilégiée, l’extraction directe de lithium, permet de séparer le métal de la saumure déjà pompée pour produire de l’électricité géothermique, sans creuser de nouvelles mines à ciel ouvert. Le gouverneur Gavin Newsom a comparé la zone à l’Arabie saoudite du lithium, tant l’ampleur du gisement bouleverse les perspectives d’indépendance américaine face à la Chine sur ce minerai stratégique. Reste un obstacle de taille, presque ironique : cette extraction réclame elle-même beaucoup d’eau, dans une région qui n’en a déjà plus assez pour maintenir son lac à flot.

La mer de Salton résume ainsi un siècle de rapports de force entre l’homme et le désert californien. Née d’un trop-plein d’eau, elle meurt aujourd’hui d’un manque, tout en abritant sous ses sédiments de quoi alimenter des millions de voitures électriques pendant des décennies. Le lac le plus accidentel de l’histoire américaine pourrait bien devenir, si les projets d’extraction aboutissent, l’un des sites industriels les plus stratégiques du pays, à condition de ne pas sacrifier davantage la santé de ceux qui vivent sur ses rives.

Sources : earthmagazine.org | planetizen.com

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