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En lâchant en 1935 des crapauds buffles dans les plantations de canne à sucre du Queensland, les Australiens ont littéralement offert un nouveau conquérant à leur continent sans jamais toucher le scarabée visé

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Un scarabée continue aujourd’hui de grignoter les racines de la canne à sucre dans le Queensland. L’animal censé le faire disparaître, lui, n’a jamais réussi à l’approcher. En lâchant en 1935 des crapauds buffles dans les plantations australiennes, les autorités du Queensland ont créé l’un des plus beaux ratés de l’histoire de la lutte biologique : le prédateur importé n’a jamais touché sa cible, mais s’est répandu sur tout le continent.

À retenir

  • Un protocole lancé sans aucune étude préalable sur les impacts environnementaux
  • Le crapaud n’a jamais réussi à atteindre le scarabée qu’il était censé éliminer
  • Une espèce sans prédateurs naturels qui a conquis l’Australie en quelques décennies

Sommaire

  1. Un plan agricole lancé sans le moindre test
  2. Un scarabée hors de portée, une défense qui tenait sur le papier
  3. Sans prédateur ni obstacle, la conquête du continent

Un plan agricole lancé sans le moindre test

Tout part d’un voyage professionnel. En 1932, un pathologiste des plantes du Bureau of Sugar Experiment Stations nommé Arthur Bell assiste à une conférence à Porto Rico où il entend parler du succès apparent du crapaud américain pour réduire les populations de scarabées de la canne. Trois ans plus tard, l’idée se concrétise. En juin 1935, l’entomologiste Reginald Mungomery se rend à Hawaï, où les crapauds avaient été introduits depuis Porto Rico, capture un échantillon reproducteur et rentre à Gordonvale, près de Cairns, où un enclos spécial avait été préparé. Un des animaux meurt durant le trajet, laissant un chiffre resté célèbre : 101 individus fondateurs.

La suite va vite. Dès août 1935, les crapauds s’étaient reproduits avec succès en captivité et 2 400 individus furent relâchés dans la région de Gordonvale. Le plus étonnant reste la légèreté du protocole. Remarquablement, aucune étude sur l’impact environnemental potentiel n’avait été menée, et le Bureau of Sugar Experiment Stations n’avait même pas déterminé si le crapaud mangerait réellement les scarabées. On a parié sur une intuition, pas sur une expérience.

Un scarabée hors de portée, une défense qui tenait sur le papier

Le problème tenait en une phrase que personne n’avait vérifiée. Deux espèces de scarabées, le Frenchi beetle et le greyback beetle, causaient des dégâts considérables aux plantations commerciales, leurs larves rongeant les systèmes racinaires sous terre. Mais leurs habitudes de vie adulte les rendaient quasiment invisibles pour un crapaud terrestre. Le crapaud buffle s’est révélé inefficace contre les scarabées greyback et French’s, car contrairement aux scarabées d’Hawaï et de Porto Rico, ces espèces natives possédaient des caractéristiques uniques : le greyback entrait rarement en contact avec le sol, et le French’s sortait quand les crapauds n’étaient pas actifs. Le décor était planté pour un malentendu biologique total : le crapaud buffle est certes un glouton opportuniste, mais ce scarabée précis passait le plus clair de son temps en hauteur, sur les tiges, hors de portée d’un amphibien lourdaud collé au sol.

Certains scientifiques avaient pourtant flairé le piège avant même le premier lâcher. L’entomologiste Walter Froggatt écrivait en 1936 que ce crapaud, « immune from enemies, omnivorous in its habits, and breeding all the year round », pourrait devenir un fléau comparable au lapin ou au cactus. Le gouvernement fédéral a même tenté de réagir : en décembre 1935, le gouvernement fédéral a promulgué une interdiction de relâcher davantage de crapauds buffles, levée en septembre 1936 après le lobbying des cultivateurs de canne à sucre et du Bureau. La pression économique a eu raison de la prudence scientifique. Résultat ? Une espèce déjà lâchée dans la nature, sans marche arrière possible.

Sans prédateur ni obstacle, la conquête du continent

Une fois libéré, le crapaud buffle n’a trouvé personne pour lui barrer la route. Aucun prédateur australien n’est capable de survivre aux défenses toxiques de l’animal. Varans, serpents, quolls : les prédateurs natifs qui tentent de croquer ce crapaud meurent empoisonnés en quelques minutes, faute d’avoir jamais côtoyé une telle chimie de défense au cours de leur évolution. La progression géographique a suivi un rythme presque militaire. L’aire de répartition des crapauds buffles s’est étendue à travers le paysage nord de l’Australie, progressant vers l’ouest à un rythme estimé entre 40 et 60 km par an ; ils ont atteint Brisbane en 1945, Burketown dans le nord-ouest du Queensland au début des années 1980, Iron Range sur la péninsule du Cap York en 1983, et la pointe du Cap en 1994.

Face à cette avancée, l’administration australienne a fini par acter l’échec du programme. En 1950, le gouvernement australien a fini par classer officiellement le crapaud buffle comme prédateur invasif. Quinze ans après l’avoir importé comme sauveur des cultures, l’État le désignait officiellement comme nuisible. Il aura fallu attendre autant de temps que la durée d’un mandat présidentiel type pour que l’administration change formellement de discours sur l’animal.

Aujourd’hui, la lutte contre le crapaud buffle repose surtout sur des initiatives locales. Dans plusieurs collectivités du nord-est du pays, des conseils municipaux se sont associés à des organisations spécialisées comme Watergum pour organiser des collectes communautaires et limiter la reproduction de l’espèce sur des zones ciblées. Un siècle après le premier lâcher à Gordonvale, la bataille ne se joue plus dans les laboratoires du Bureau of Sugar Experiment Stations, mais dans les jardins et les billabongs, poignée de bénévoles après poignée de bénévoles.

Sources : shango.media | leblob.fr

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