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En introduisant 2 400 crapauds pour protéger leurs récoltes de canne à sucre, les Australiens ont littéralement lâché une invasion de 200 millions d’individus

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En août 1935, 2 400 crapauds sont relâchés près de Gordonvale, dans le nord du Queensland, pour sauver les champs de canne à sucre australiens d’un scarabée ravageur. Neuf décennies plus tard, leurs descendants se comptent par centaines de millions et colonisent une surface plus vaste que la France et l’Espagne réunies. Le crapaud buffle a colonisé, au fil des ans, 1,2 million de kilomètres carrés, une étendue plus grande que la France et l’Espagne réunies. Le remède a fini par devenir bien pire que le mal.

À retenir

  • Pourquoi une simple décision prise en 1935 sans aucune étude scientifique continue de faire ravage aujourd’hui ?
  • Comment une espèce introduite pour résoudre un problème s’est transformée en machine de conquête génétiquement améliorée ?
  • Quel mécanisme naturel inattendu émerge enfin pour freiner cette invasion devenue incontrôlable ?

Sommaire

  1. Un plan bâclé qui n’a jamais fonctionné
  2. Une armée qui s’auto-améliore génétiquement
  3. Toxicité mortelle et cannibalisme comme seul frein

Un plan bâclé qui n’a jamais fonctionné

Tout part d’un scarabée, le Dermolepida albohirtum, dont les larves rongeaient les racines des plants de canne à sucre dans le Queensland. En 1932, un pathologiste du Bureau of Sugar Experiment Stations entend parler, lors d’une conférence à Porto Rico, d’un crapaud américain qui aurait fait ses preuves contre ce type de nuisible. Trois ans plus tard, l’entomologiste Reginald Mungomery se rend à Hawaï pour ramener une population reproductrice. Par août 1935, les crapauds s’étaient reproduits avec succès en captivité et 2 400 furent relâchés dans la région de Gordonvale. Étonnamment, aucune étude sur l’impact potentiel sur l’environnement n’avait été menée. Personne n’avait même vérifié que l’animal mangerait réellement les scarabées visés.

Le résultat a été un fiasco intégral. Les crapauds, incapables de grimper le long des tiges de canne à sucre, ont tout simplement ignoré leur cible. Pire : selon les travaux du biologiste Rick Shine sur le sujet, en tant que prédateur généraliste, les crapauds consomment les scarabées nuisibles à la canne. De plus, les fourmis qui aident à contrôler ces scarabées, et empoisonnent les varans qui participent eux aussi à cette régulation. Un entomologiste de l’époque, Walter Froggatt, avait d’ailleurs anticipé le désastre dès 1935, prévenant que cet animal, immunisé contre ses ennemis et se reproduisant toute l’année, pourrait devenir un fléau aussi grave que le lapin. Il n’a pas été écouté. En 1950, le gouvernement australien a fini par classer officiellement le crapaud buffle comme prédateur invasif.

Une armée qui s’auto-améliore génétiquement

Ce qui distingue cette invasion des autres n’est pas seulement son ampleur, mais sa vitesse d’accélération. Dans les décennies suivant leur lâcher, les crapauds progressaient d’environ un à quinze kilomètres par an. Aujourd’hui, sur le front de colonisation le plus actif, ils avancent de 40 à 60 kilomètres chaque année, un rythme qui a littéralement quadruplé en un siècle. Les chercheurs qui étudient le phénomène ont découvert une explication à donner le vertige : introduits dans le nord-est du Queensland en 1935 dans une tentative vaine de contrôler des insectes nuisibles, les crapauds se sont propagés à un rythme toujours croissant, passant de 1-15 km/an dans les décennies suivant le lâcher à 55-60 km/an aujourd’hui.

La raison tient à une sélection naturelle express. Les individus qui se retrouvent en tête de l’invasion héritent, génération après génération, de pattes plus longues et de corps plus massifs, ce qui leur permet de couvrir davantage de terrain chaque nuit. Les études de radio-pistage confirment que les crapauds du cœur de l’aire de répartition sont sédentaires (déplacement nocturne moyen inférieur à 10 mètres) alors que les crapauds du front d’invasion sont très mobiles (plus de 200 mètres par nuit). Concrètement, ce sont les meilleurs marcheurs qui se reproduisent en tête de cortège, et leurs petits héritent des mêmes attributs. En quelques générations seulement, l’espèce s’est littéralement transformée en machine de conquête territoriale. Les experts australiens confirment ce chiffre officiel : le territoire des crapauds buffles s’étend désormais vers l’ouest à un rythme estimé entre 40 et 60 km par an. En 2009, ils avaient déjà franchi la frontière de l’Australie-Occidentale, à plus de 2 000 kilomètres du site où on les avait relâchés 74 ans plus tôt.

Toxicité mortelle et cannibalisme comme seul frein

Le crapaud buffle sécrète par ses glandes parotides une toxine puissante, capable de tuer des serpents, des varans, des quolls et même de jeunes crocodiles qui tentent de le croquer. Aucun prédateur local n’a évolué avec cette molécule, donc aucun ne sait s’en méfier. Résultat, l’espèce prospère sans opposition sérieuse depuis son arrivée : l’Australie n’a ni prédateurs ni maladies qui contrôlent le nombre de crapauds buffles. Une femelle peut pondre entre 8 000 et 30 000 œufs en une seule fois, à comparer aux 1 000 à 2 000 œufs annuels d’une grenouille australienne native.

Ironiquement, la seule mécanique qui semble aujourd’hui ralentir un peu la machine vient de l’intérieur même de l’espèce. Une étude publiée en 2021 dans la revue PNAS a mis au jour un comportement inattendu chez les têtards australiens : ils dévorent leurs propres congénères à peine sortis de l’œuf, au point d’anéantir plus de 99 % des nouveau-nés issus de plusieurs dizaines de milliers d’œufs d’une couvée. La biologiste Jayna DeVore, coauteure de l’étude, l’explique par une pression de compétition inédite : les crapauds buffles se disputent les mêmes ressources et sont devenus si abondants qu’ils font face à plus de pression évolutive les uns par rapport aux autres. Une régulation cannibale, née en moins d’un siècle, qui montre à quel point la pression de sélection peut sculpter rapidement le comportement d’une espèce quand elle a réussi à se libérer de tous ses prédateurs naturels.

Reste une question que les autorités australiennes n’ont toujours pas tranchée : faut-il continuer à investir dans le piégeage local, coûteux et limité à quelques zones sensibles comme Kakadu, ou accepter que le crapaud buffle fasse désormais partie intégrante du paysage du nord du pays ? Certains biologistes évoquent même son arrivée prochaine dans des métropoles comme Perth ou Adélaïde, à mesure que le réseau routier lui ouvre de nouveaux couloirs de dispersion. Un siècle après une décision agricole prise sans la moindre étude d’impact, la facture écologique continue de s’allonger, kilomètre après kilomètre.

Sources : futura-sciences.com | especes-menacees.fr

L'équipe Sciencepost

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