Un chasseur bimoteur américain a repris l’air soixante ans après avoir disparu sous la glace du Groenland. Son nom : Glacier Girl. Son histoire : un atterrissage d’urgence en 1942, un ensevelissement de plus d’un demi-siècle, puis une extraction spectaculaire menée à 82 mètres de profondeur, avant un premier vol retrouvé en 2002. Entre ces deux dates, l’appareil n’est même pas resté immobile : le glacier l’avait charrié sur près de cinq kilomètres.
Tout commence le 15 juillet 1942. Une escadrille de six chasseurs P-38 et deux bombardiers B-17, avec un total de 25 hommes d’équipage à bord, décolle de la base aérienne de Presque Isle dans le Maine, direction le Royaume-Uni. Cette opération porte un nom de code, Bolero : il s’agit d’acheminer des centaines d’avions américains vers l’Europe pour préparer l’engagement des forces alliées. Mais au-dessus de l’inlandsis groenlandais, le ciel se referme brutalement. Les appareils, pris dans une tempête et à court de carburant, n’ont plus le choix.
À retenir
- Un avion de chasse américain disparaît sous la glace du Groenland en 1942 : comment s’est opérée cette disparition mystérieuse ?
- Treize expéditions et des décennies de recherche : qu’ont découvert les archéologues polaires sous 82 mètres de glace ?
- Du fond glacé aux airs : comment un épave figée a-t-elle pu retrouver son état de vol après 60 ans ?
Sommaire
- Un atterrissage forcé qui vire au mystère glaciaire
- Cinq kilomètres de dérive sous l’effet du glacier
- Un mois de forage pour remonter un avion entier
- De l’épave figée au warbird qui tourne encore en meeting aérien
Un atterrissage forcé qui vire au mystère glaciaire
Les huit avions se retrouvent contraints d’atterrir en catastrophe sur la calotte glaciaire, quelque part près de la baie de Køge, dans le sud-est du Groenland. Miraculeusement, personne ne meurt dans l’aventure : aucun membre de l’équipage n’est perdu, et tous sont secourus puis rentrés sains et saufs après avoir passé plusieurs jours sur la glace désolée. Les hommes patientent près de neuf jours avant l’arrivée des secours, puis abandonnent purement et simplement leurs machines sur place. Personne n’imagine alors que ces carlingues vont devenir, un demi-siècle plus tard, l’objet d’une des recherches les plus obsessionnelles de l’aviation historique.
Car la neige, année après année, se transforme en glace compacte. Glacier Girl, comme les cinq autres chasseurs et les deux B-17, finit par être ensevelie sous 268 pieds, soit 82 mètres, de neige et de glace accumulée au fil des décennies. Un chiffre qui donne le vertige : c’est à peu près la hauteur d’un immeuble de 25 étages posé au-dessus du cockpit. Pat Epps et Richard Taylor, deux passionnés d’aviation, se lancent dans les années 1980 sur la piste de ce fantôme mécanique, convaincus qu’un simple coup de pelle suffira à dégager les ailes. La réalité sera nettement plus compliquée.
Cinq kilomètres de dérive sous l’effet du glacier
Première mauvaise surprise pour les chercheurs : le glacier ne reste pas figé, il coule, lentement mais sûrement, vers la mer. La lente progression du glacier avait déplacé les avions à des kilomètres de leurs sites d’atterrissage d’origine, compliquant les recherches. Une source évoque précisément un déplacement d’environ trois miles, soit près de cinq kilomètres, par rapport à leur emplacement d’origine, tout en confirmant un détail troublant : les carcasses étaient restées disposées exactement dans la même configuration qu’au moment du crash, comme figées dans un instantané. Le glacier avait déménagé toute la scène, sans jamais la déranger.
Localiser un avion sous des dizaines de mètres de glace, alors qu’il a en plus voyagé sur plusieurs kilomètres, relève quasiment de l’archéologie polaire. Les équipes ont dû combiner photographies aériennes d’époque, radar à pénétration de sol et magnétométrie pour espérer repérer un signal exploitable. Treize expéditions se sont succédé avant le succès final, preuve que la glace protège ses secrets aussi efficacement qu’elle les déplace.
Un mois de forage pour remonter un avion entier
La percée survient en 1992, financée par l’homme d’affaires du Kentucky Roy Shoffner, avec Bob Cardin comme chef d’expédition. L’équipe invente un système baptisé le « Super Gopher », littéralement le super furet : un dispositif utilisant de l’eau chauffée pour faire fondre des puits verticaux de plus de 260 pieds de profondeur à travers la glace. Les techniciens descendent ensuite dans ces boyaux étroits, presque claustrophobiques, pour démonter le chasseur pièce par pièce : hélices, ailes, fuselage, chaque élément est inspecté, répertorié, puis hissé lentement vers la surface.
L’opération est aussi lente que spectaculaire. Il fallait vingt minutes pour descendre chaque ouvrier dans les puits de 4 pieds de diamètre, et trois jours de manivelle pour remonter la dernière pièce. Cette dernière pièce, justement, n’est pas un détail : la section centrale mesurait dix-sept pieds sur vingt et un et pesait sept mille livres, et elle aussi a dû parcourir les 268 pieds jusqu’à la surface. Toute l’équipe redoutait que le poids écrasant de la glace n’ait broyé la structure. Malgré ces craintes, les restes de l’appareil se sont révélés dans un état de conservation étonnamment bon. Le froid extrême avait, paradoxalement, agi comme un immense congélateur préservant le métal plutôt que comme une presse destructrice.
De l’épave figée au warbird qui tourne encore en meeting aérien
Remonter un avion, c’est une chose. Le faire revoler en est une autre, bien plus longue. Rebaptisé Glacier Girl, le P-38 part vers Middlesboro, dans le Kentucky, où débute un chantier de restauration titanesque. Il aura fallu une décennie pour lui redonner son état de vol. Le résultat dépasse toutes les attentes : Glacier Girl effectue son premier vol depuis 1942 le 26 octobre 2002, exactement soixante ans après avoir été abandonnée dans la neige groenlandaise.
Depuis cette date, l’appareil n’a jamais cessé de voler. Il a même retenté, en 2007, une traversée symbolique de l’Atlantique nord pour boucler le trajet interrompu par la tempête de 1942, direction Duxford en Angleterre. Aujourd’hui, l’avion appartient à la collection Lewis Air Legends au Texas et continue d’apparaître dans plusieurs meetings aériens chaque année. Quant aux cinq autres chasseurs et aux deux bombardiers restés sous la glace, l’un d’eux, surnommé Echo, a été localisé en 2018 : sa récupération, jugée trop risquée à cause des crevasses environnantes, reste toujours en projet, preuve que le Groenland n’a pas fini de rendre ses trésors gelés.
Sources : lewisairlegends.com | vintageaviationnews.com


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