Il existe en France un territoire où l’on entend plus souvent siffler les obus que les voitures klaxonner. Un territoire où l’accès est filtré, contrôlé, presque militarisé dans chaque recoin, et où l’idée même de balade dominicale relève de la science-fiction. Pourtant, c’est précisément dans cet endroit hostile en apparence que la nature a trouvé, depuis plus de cinquante ans, l’un de ses derniers refuges. Le camp militaire de Canjuers, dans le Var, illustre à merveille ce paradoxe : en verrouillant l’accès à des dizaines de milliers d’hectares pour des raisons purement stratégiques, l’armée française a involontairement offert à une espèce d’oiseau menacée un sanctuaire que ni les parcs naturels ni les réserves classiques n’ont réussi à égaler ailleurs dans le pays.
À retenir
- Créé en 1970, le camp militaire de Canjuers s’étend sur 35 000 hectares dont seulement 14 sont bâtis, avec une circulation strictement limitée depuis 1974.
- Le site abrite plus de 100 espèces d’oiseaux nicheurs, dont l’outarde canepetière, l’aigle royal et le tétras lyre, faute de pesticides, de labours ou d’urbanisation.
- Le camp de la Valbonne constitue un autre exemple de zone militaire fermée au public devenue, sans intention initiale, un refuge favorable à la biodiversité.
Un terrain de manœuvre devenu sanctuaire malgré lui
Tout commence dans un contexte géopolitique bien éloigné des préoccupations écologiques. En octobre 1962, la France vient de perdre l’Algérie et doit repenser en urgence son dispositif militaire sur le territoire national. C’est dans cette logique que naît, quelques années plus tard, le camp de Canjuers, officiellement créé en 1970 sur les hauts plateaux du nord varois. Avec ses 35 000 hectares, il s’agit tout simplement du plus grand champ de tir d’Europe occidentale, une superficie vertigineuse dont seuls 14 hectares sont réellement bâtis. Le reste n’est que garrigue, pelouses sèches et plateaux calcaires, un décor presque lunaire qui deviendra, sans que personne ne l’ait vraiment anticipé, un joyau écologique.
La création de ce camp a eu un effet radical sur le paysage local : le village de Brovès, entièrement situé dans le périmètre retenu, a dû être vidé de ses habitants et intégré au domaine militaire. Depuis 1974, la circulation y est extrêmement restreinte, limitée à deux voies nord-sud, avec une interdiction stricte de quitter la route. Concrètement, cela signifie que la quasi-totalité de ces 35 000 hectares échappe à toute présence humaine régulière depuis plus de cinquante ans, un phénomène rarissime à l’échelle du territoire métropolitain.
L’outarde canepetière, une espèce qui perd du terrain partout sauf à Canjuers
Pour comprendre l’importance de ce sanctuaire involontaire, il faut s’intéresser à l’un de ses résidents les plus discrets et pourtant les plus emblématiques : l’outarde canepetière. Cet oiseau steppique, difficile à observer tant il se confond avec les herbes sèches, a vu ses effectifs s’effondrer un peu partout en France au cours des dernières décennies. La cause est connue et documentée depuis longtemps : l’intensification agricole, la disparition des prairies naturelles et l’urbanisation galopante ont progressivement grignoté les habitats dont dépend cette espèce pour se reproduire.
Or, à Canjuers, rien de tout cela ne s’est produit. Aucune parcelle agricole intensive, aucun lotissement, aucune zone commerciale n’est venue mordre sur les habitats naturels. Le site abrite aujourd’hui plus de 100 espèces d’oiseaux nicheurs, sur les 163 recensées dans l’ensemble du département du Var, ce qui en fait l’un des réservoirs ornithologiques les plus riches de la région. On y croise, en plus de l’outarde canepetière, des espèces tout aussi prestigieuses comme l’aigle royal ou le tétras lyre, deux oiseaux emblématiques des milieux préservés et peu perturbés par l’activité humaine.
Ni pesticides, ni bulldozers : la recette involontaire d’un écosystème préservé
Le paradoxe le plus frappant de Canjuers tient sans doute à ceci : malgré des décennies d’exercices militaires intensifs, malgré des millions d’obus et de missiles tirés sur ces terres arides, malgré le passage de centaines de milliers de soldats sur les pistes du camp, la faune locale n’a jamais déserté les lieux. Bien au contraire, elle y a trouvé un équilibre. L’explication tient à un détail souvent négligé : les explosions et les manœuvres militaires, bien que spectaculaires, restent ponctuelles et localisées, tandis que l’absence de traitement chimique, de labours répétés ou de constructions permanentes laisse le milieu naturel se régénérer en continu.
Ce sont précisément ces pelouses sèches non urbanisées et non traitées qui font tout l’intérêt écologique du site pour l’outarde canepetière. L’oiseau a besoin d’espaces ouverts, peu perturbés par les pesticides et les engins agricoles lourds, pour nicher au sol en toute discrétion. L’Office National des Forêts, qui assure l’entretien général du camp, veille par ailleurs à maintenir cet équilibre fragile entre usage militaire et préservation des milieux naturels, sans chercher à transformer ces terres en quoi que ce soit d’autre qu’un vaste espace semi-sauvage.
Quand la défense nationale rejoint la cause environnementale
En gelant environ 6 % de la surface totale du département du Var, le camp de Canjuers a mécaniquement écarté toute pression agricole, touristique, économique ou spéculative sur cette portion du territoire. Ce chiffre, à première vue anecdotique, représente en réalité une surface considérable, soustraite depuis plus de cinquante ans à toute forme d’aménagement. Sans le vouloir, l’armée française a ainsi joué un rôle de conservation que bien des dispositifs environnementaux classiques peinent à égaler, faute de moyens ou de continuité dans le temps.
Ce phénomène n’est d’ailleurs pas isolé. Un autre terrain militaire, le camp de la Valbonne, offre un cas de figure comparable pour l’outarde canepetière. Préservé lui aussi de l’urbanisation et d’une agriculture de production intensive, ce camp constitue un précieux réservoir de biodiversité où l’espèce trouve des prairies steppiques favorables à sa reproduction. Deux exemples qui montrent, chacun à leur manière, que les zones militaires fermées au public peuvent devenir, presque accidentellement, des alliées précieuses de la biodiversité.
Au fond, l’histoire de Canjuers raconte quelque chose d’assez inattendu sur la manière dont certains équilibres écologiques peuvent naître de contraintes qui n’avaient, au départ, rien à voir avec l’environnement. En interdisant l’accès du public pour des raisons strictement militaires, l’État a créé, sans le savoir, l’un des derniers bastions de l’outarde canepetière en France. Une leçon à méditer alors que tant d’espaces naturels ordinaires continuent de reculer sous la pression de l’urbanisation : parfois, protéger un territoire commence tout simplement par le rendre inaccessible.


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