Un cahier d’écolier couvert de dessins dans les marges, ce n’est pas franchement une découverte archéologique. Pourtant, quand ce cahier a près de huit siècles et qu’il est fait d’écorce de bouleau, l’affaire prend une tout autre dimension. C’est exactement ce qu’ont mis au jour des archéologues en Russie : les traces d’un petit garçon, féru de chevaux et de batailles, qui griffonnait entre ses exercices d’écriture comme n’importe quel enfant distrait aujourd’hui. Son nom, Onfim, est resté associé à ce que l’on considère comme le plus ancien gribouillage scolaire jamais identifié.
À retenir
- Vers 1250, à Novgorod, un enfant nommé Onfim dessinait des chevaliers et des batailles sur des cahiers d'écorce de bouleau entre ses exercices d'écriture.
- Novgorod affichait une littératie exceptionnelle pour l'époque, notamment grâce à l'abondance de bouleaux offrant un support d'écriture accessible, ce qui a permis de retrouver plus de 1100 fragments inscrits depuis les années 1950.
- Ces dessins d'enfant, incluant des scènes héroïques et des créatures fantastiques, illustrent un besoin universel et intemporel de régulation émotionnelle et d'expression créative chez les enfants.
Onfim, l’écolier qui griffonnait des chevaliers il y a 800 ans
Croquis représentant les dessins sur écorce de bouleau d'Onfim.Crédit : © Onfim de Novgorod, copie : http://www.gramoty.ru/Wikimedia Commons
Vers le milieu du 13e siècle, dans la République de Novgorod, en Russie médiévale, un enfant d’environ six ou sept ans s’exerçait à l’écriture cyrillique sur des fragments d’écorce de bouleau, appelés beresta. Rien d’extraordinaire à cela : c’était le support courant pour apprendre à écrire à l’époque. Ce qui rend ces fragments si précieux, ce sont les dessins qui accompagnent ses lettres tracées avec plus ou moins d’application. On y voit des scènes de bataille, des chevaux au galop, des flèches qui filent et des soldats visiblement vaincus.
Sur l’un de ces fragments, le jeune garçon se met carrément en scène : il se représente comme un héros à cheval, terrassant un ennemi, et signe fièrement son œuvre de son prénom en cyrillique, Онѳиме. Un geste qui traverse les siècles avec une fraîcheur troublante, celle d’un enfant qui préfère visiblement dessiner des exploits imaginaires plutôt que de recopier sagement son alphabet.
Novgorod, la ville où même les enfants savaient écrire
Ce qui permet à cette histoire d’exister, c’est le contexte très particulier de Novgorod. La cité affichait des niveaux de littératie inhabituellement élevés pour une ville médiévale, à une époque où savoir lire et écrire restait souvent réservé à une élite. Un facteur logistique explique en partie ce phénomène : la région regorgeait de forêts de bouleaux, offrant un support d’écriture bien plus accessible et bien moins coûteux que le papier ou le parchemin, réservés ailleurs aux textes les plus importants.
Résultat, l’écrit circulait largement, y compris chez les plus jeunes. Depuis les années 1950, plus de 1100 fragments d’écorce de bouleau inscrits ont été exhumés dans la région, couvrant une période allant du 11e au 16e siècle. Ces documents, remarquablement bien conservés à travers les âges, offrent un aperçu unique du quotidien d’une société où l’écriture n’était pas un luxe réservé aux moines ou aux nobles.
Un guerrier à queue bouclée : quand l’imaginaire déborde du cahier
Parmi les dessins d’Onfim, l’un d’eux sort particulièrement du lot : une créature fantastique, mi-humaine mi-animale, affublée d’une queue bouclée. Ce n’est pas un simple monstre décoratif : le garçon semble s’imaginer lui-même sous les traits de cette figure hybride, mélange d’enfant et de bête, comme s’il testait déjà les limites de son propre reflet dans le dessin.
Ce détail change la lecture de l’ensemble de ses griffonnages. On ne se trouve pas face à une simple retranscription du monde adulte, avec ses soldats et ses chevaux, mais devant une véritable mise en scène personnelle, où l’enfant se projette en héros, en vainqueur, parfois même en créature surnaturelle. Le cahier d’écolier devient alors un espace de fantaisie.
Pourquoi les enfants gribouillent-ils depuis toujours les mêmes batailles
Le plus frappant, c’est que ce comportement n’a rien d’isolé dans le temps. Des batailles, des animaux, des créatures inventées : ce sont sensiblement les mêmes motifs que l’on retrouve, siècle après siècle, dans les marges des cahiers d’enfants. Un phénomène universel, mais paradoxalement peu exploré dans ses causes profondes. Dessiner une scène, même violente ou fantastique, permettrait avant tout aux jeunes enfants de réguler des émotions désagréables qu’ils n’ont pas encore les mots pour exprimer autrement.
Le geste graphique jouerait aussi un rôle plus discret, celui du développement de la motricité fine, indispensable pour apprendre à manipuler le monde qui nous entoure, bien au-delà de l’écriture. On a d’ailleurs cherché à savoir si griffonner pendant qu’on écoute quelqu’un pouvait améliorer la mémorisation des informations : les premiers résultats semblaient l’indiquer, avant que des tentatives ultérieures ne viennent nuancer ce constat. Certains avancent même que chaque trait tracé participerait à une forme d’intégration entre les sens, le corps et le cerveau, comme un essai grandeur nature de la coordination.
Ce que les gribouillages d’Onfim révèlent encore aujourd’hui
Lettres cyrilliques au-dessus de sept silhouettes humaines stylisées.Crédit : © Onfim de Novgorod, copie par http://www.gramoty.ru/Wikimedia Commons
Huit siècles séparent Onfim des enfants qui, aujourd’hui encore, décorent leurs cahiers de licornes, de dinosaures ou de scènes de combat entre deux exercices de calcul. Et pourtant, l’écart semble étonnamment mince. Ce petit garçon de Novgorod nous rappelle que l’envie de dessiner, de se raconter, de se glisser dans la peau d’un héros victorieux, ne dépend ni d’une époque ni d’une technologie particulière : elle relève d’un besoin d’enfant, tout simplement.
Ses écorces de bouleau, conservées à travers les siècles, offrent ainsi bien plus qu’un témoignage historique sur l’alphabétisation médiévale. Elles racontent, avec une tendresse involontaire, l’histoire d’un enfant comme tant d’autres, distrait par son imaginaire au milieu d’une leçon d’écriture. La prochaine fois qu’un cahier reviendra à la maison rempli de dessins plutôt que d’exercices, il y a peut-être là une continuité bien plus ancienne qu’on ne l’imagine.


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