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Darwin a compté les vers de terre pendant 40 ans et trouvé qu’ils remontent 25 tonnes de sol par hectare et par an

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En octobre 1881, six mois avant sa mort, Darwin publie son livre sur The Formation of Vegetable Mould, through the Actions of Worms, With Observations on their Habits. Il n’y est question ni de sélection naturelle ni de descendance de l’homme. Le sujet, annoncé sans détour dans le titre, tient en un mot : le ver de terre.

Le public ne s’y attendait pas.

Le succès a été immédiat et déroutant pour l’époque. Le livre s’est vendu à 6 000 exemplaires dans sa première année, plus vite que ne s’était vendue L’Origine des espèces à sa sortie. Vingt ans plus tôt, Darwin avait affronté les foudres de l’Église et d’une partie de la communauté scientifique pour sa théorie de l’évolution. Cette fois, ce sont des lombrics qui passionnent les foyers victoriens.

L’intérêt de Darwin pour ces animaux ne date pourtant pas de sa vieillesse. C’est son oncle et futur beau-père Josiah Wedgwood II qui, en 1837, lui montre comment des substances répandues sur ses champs des années auparavant se retrouvent enfouies sous plusieurs centimètres de terre, un phénomène que Wedgwood attribue à l’action des vers. L’idée ne quittera plus jamais Darwin.

À retenir

  • Darwin a observé les vers de terre pendant 40 ans dans son jardin de Down House, découvrant leur rôle fondamental dans la formation des sols
  • Les vers de terre remontent entre 10 et 25 tonnes de sol par hectare et par an, retournant complètement la couche arable en quelques décennies
  • Le livre de Darwin sur les vers s’est vendu 6 000 exemplaires la première année, surpassant le succès initial de L’Origine des espèces

Sommaire

  1. Quarante ans à observer un jardin
  2. Le chiffre qui retourne la terre arable d’un pays
  3. Ce que disent les vers de terre aujourd’hui

Quarante ans à observer un jardin

Dans le jardin de Down House, dans le Kent, où Darwin travaille avec ses fils William et Horace, l’observation se fait maison. Il pose une grande pierre plate sur la pelouse et mesure, année après année, sa lente descente sous l’effet des déjections qui s’accumulent tout autour. Le mouvement se compte en quelques millimètres par an, mais répété sur des décennies, il suffit à faire disparaître un objet dans le sol.

Il verse aussi de la craie pilée sur une parcelle, pour dater précisément les couches de terre qui se forment par-dessus au fil des saisons.

Pour savoir si les vers entendent, Darwin leur joue du basson, crie près de leurs pots, fait résonner un piano tout proche. Ni un sifflet, ni des cris vigoureux, ni le piano ne provoquent la moindre réaction chez eux. Mais posez le pot directement sur l’instrument, et les vibrations transmises par le bois les font se contracter aussitôt. Ils n’ont ni yeux ni oreilles, seulement une peau sensible aux secousses du sol.

Darwin mène aussi une série d’expériences originales pour déterminer si les vers possèdent une forme d’intelligence, notamment en leur présentant des feuilles découpées de formes variées. Cette partie du livre, presque anecdotique, a beaucoup contribué à son succès auprès du grand public.

Le chiffre qui retourne la terre arable d’un pays

Un chercheur allemand, Victor Hensen, dont Darwin reprend les calculs, estime qu’il existe environ 133 000 vers vivants dans un hectare de terre, contre un peu plus de 53 000 dans un acre. Chaque animal avale en permanence de la terre, en digère les particules organiques, puis rejette le reste en surface sous forme de petits tas appelés déjections. Multipliée par des centaines de milliers d’individus, cette activité invisible déplace des quantités de matière considérables.

Selon les parcelles et les méthodes de mesure, les estimations avancées dans le livre vont de dix à vingt-cinq tonnes de terre remontée par hectare et par an dans une prairie anglaise. À l’échelle d’un pays entier, cela revient à dire que toute la couche arable est intégralement retournée en l’espace de quelques décennies.

C’est ce tapis roulant souterrain qui a enseveli les villas romaines et les pierres de Stonehenge.

Sur le site romain de Silchester, dans le Hampshire, Darwin fait exhumer le sol d’un ancien édifice marchand. Le pavement de béton se retrouve enfoui trois pieds sous la surface du champ, recouvert de bois carbonisé puis d’un amas de tuiles brisées et de gravier, le tout coiffé d’une fine couche de terre végétale, œuvre des vers. Non loin de chez lui, un champ hérissé de silex, dont certains ont la taille d’une tête d’enfant, se transforme en une prairie lisse en une trentaine d’années. Pour Darwin, la démonstration est faite : ces animaux minuscules façonnent le paysage plus sûrement que le vent ou la pluie.

Ce que disent les vers de terre aujourd’hui

Plus d’un siècle après la publication du livre, le ver de terre reste l’un des meilleurs indicateurs de la santé d’un sol agricole. Des programmes de suivi mesurent aujourd’hui l’abondance des vers de terre et des escargots sur le terrain, aux côtés d’autres protocoles de sciences participatives. Le constat qui en ressort n’est pas favorable partout.

Sur les terres de grandes cultures, la diversité des espèces de vers a chuté de 30 % en cinquante ans. Un hectare de sol cultivé abrite malgré tout une biomasse souterraine qui avoisine 5 tonnes, soit cinq fois plus que ce qui vit au-dessus.

Une méta-analyse mondiale confirme que le travail conventionnel du sol diminue l’abondance et la biomasse des vers de terre, et modifie la structure de leurs communautés.

Les agronomes tempèrent toutefois l’idée d’un sol tué net par la charrue. Un labour tous les trois ou quatre ans ne va pas minéraliser toute la matière organique du sol, et la quantité de micro-organismes reste similaire entre sols labourés et sols non travaillés, seule leur répartition en profondeur change. L’acidification, en revanche, perturbe nettement les populations de vers, tandis que le chaulage, qui relève le pH, permet aux sols de se rééquilibrer. Sur le terrain, la méthode pour compter les vers a peu changé depuis Down House : on arrose une parcelle d’un mètre carré avec une solution d’eau et de moutarde diluée, les vers irrités remontent à la surface, et il ne reste plus qu’à les récolter et les compter.

Sources : goodreads.com | archive.org

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