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Aucun grain du Sahara ne peut entrer dans du béton, et des dragues raclent les fonds côtiers pour en trouver 50 milliards de tonnes par an

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Le sable qui recouvre le Sahara sur des millions de kilomètres carrés ne sert à rien pour construire un immeuble, une route ou un pont. Pas un grain. La raison tient à la géométrie microscopique de ces grains, polis pendant des millénaires par le vent jusqu’à devenir lisses et arrondis. Le sable du désert ne peut pas servir à faire du béton parce que ses grains, sculptés par le vent, se révèlent trop ronds, trop fins, et dans le jargon du métier, on dit qu’ils ne « s’agrègent » pas. Pour tenir, le béton a besoin exactement du contraire.

Le paradoxe le plus frappant se trouve à Dubaï. La ville est encerclée par l’un des plus grands déserts du monde, et pourtant elle achète son sable à l’étranger. Même l’émirat de Dubaï, situé au milieu d’un immense désert sablonneux, importe de très grandes quantités de sable… d’Australie. La construction du Burj Khalifa et des îles artificielles de l’émirat a nécessité l’importation de dizaines de milliers de tonnes de granulats venus d’un autre continent, alors que des dunes s’étendent à perte de vue tout autour des chantiers. Ce paradoxe n’est pas propre aux Émirats : l’Arabie saoudite a elle aussi dû importer du sable d’Australie pour réaliser ses grands projets d’infrastructure. Le béton exige un sable anguleux, capable de s’imbriquer avec ses voisins, celui que roulent les rivières ou que brassent les courants marins, jamais celui que le vent a arrondi.

À retenir

  • Les grains de sable du Sahara, arrondis par le vent, ne conviennent pas au béton qui exige un sable anguleux.
  • L’extraction annuelle de 50 milliards de tonnes de sable dépasse quatre fois le renouvellement naturel des océans et fleuves.
  • Les dragues industrielles ravagent les côtes mondiales, faisant disparaître des îles entières comme en Indonésie.

Sommaire

  1. Une consommation qui dépasse ce que la planète régénère
  2. Des côtes rongées, des îles qui s’effacent
  3. Trafics organisés et carrières clandestines
  4. Les substituts, encore loin de compenser

Une consommation qui dépasse ce que la planète régénère

L’ampleur du prélèvement donne le vertige. Chaque année, 50 milliards de tonnes de sable et de gravier sont utilisées, de quoi construire un mur de 27 mètres de large et 27 mètres de haut autour de la planète Terre, ce qui en fait la deuxième ressource la plus utilisée au monde après l’eau, selon le rapport du Programme des Nations unies pour l’environnement publié en 2022. Une estimation antérieure du PNUE, datant de 2019, situait déjà le sable comme le matériau solide le plus utilisé, avec 50 milliards de tonnes par an. L’écart entre les rapports tient surtout au périmètre retenu : sable seul, ou sable et graviers réunis dans la même colonne de statistiques.

Le rythme d’extraction dépasse largement celui du renouvellement naturel. La consommation mondiale représente environ quatre fois plus que ce que les océans et les fleuves du monde produisent en une année, selon la fondation norvégienne GRID-Arendal. Il faut environ 200 tonnes de sable pour construire une maison individuelle, et jusqu’à 30 000 tonnes pour un seul kilomètre d’autoroute. Le calcul est vertigineux à l’échelle d’une mégapole qui pousse chaque année.

La Chine reste, de loin, le premier consommateur mondial de sable, portée par le rythme effréné de son urbanisation. Mais c’est bien la rareté du sable marin ou fluvial « utile », et non celle du sable en général, qui inquiète les experts.

Des côtes rongées, des îles qui s’effacent

Pour trouver ce sable anguleux, l’industrie du BTP se tourne vers les fonds marins. Des dragues industrielles raclent les sédiments côtiers à grande échelle. Selon le PNUE, chaque jour, entre quatre et huit milliards de tonnes de sable et de sédiments ont été extraits des océans de 2012 à 2019, un chiffre obtenu grâce au croisement des données de géolocalisation des navires et de l’intelligence artificielle.

L’exemple indonésien illustre la brutalité du phénomène. Singapour a agrandi son territoire en achetant du sable à ses voisins. L’agrandissement de la cité-État s’est opéré au détriment d’une vingtaine d’îles indonésiennes, qui ont tout simplement disparu de la surface du globe. D’autres sources parlent de 25 îlots rayés de la carte. Le mécanisme est presque mécanique : le vide creusé par les dragues attire le sable des plages voisines pour combler le trou, entraînant un effondrement en chaîne des côtes environnantes.

L’érosion touche désormais la quasi-totalité du littoral mondial. 75 à 90 % des plages du monde reculent, avec une tendance qui s’accélère. Berges qui s’effondrent, ponts déchaussés par l’extraction dans les lits de rivières, plages qui rétrécissent d’année en année : les conséquences physiques du dragage se lisent directement sur les cartes.

Trafics organisés et carrières clandestines

Là où la demande dépasse l’offre légale, les mafias prospèrent. En Inde, le phénomène a pris une ampleur redoutée. La mafia du sable y est devenue l’organisation criminelle la plus puissante du pays, enrôlant les populations locales de force, avec des pirates du sable œuvrant ouvertement sur plus de 8 000 sites d’extraction.

Au Maroc, le pillage du littoral s’est intensifié ces dernières années. Le pillage illégal du sable y reste fréquent, les plages étant ponctionnées illégalement par des mafias, créant très souvent des paysages lunaires. Selon un rapport cité par les autorités marocaines, la moitié du sable, soit 10 millions de mètres cubes par an, provient de l’extraction illégale dans les zones côtières. La ville de Mohammedia, entre Rabat et Casablanca, en a payé le prix fort, avec des kilomètres de littoral rasés.

Les substituts, encore loin de compenser

Face à la pénurie annoncée, l’industrie mise sur d’autres filières. Le sable de concassage, obtenu en broyant des roches calcaires ou granitiques dans des carrières, est déjà utilisé sur de nombreux chantiers. Les granulats recyclés issus de la démolition de bâtiments commencent aussi à remplacer une partie du sable neuf, tout comme certaines cendres industrielles intégrées dans des bétons spéciaux.

Ces alternatives restent minoritaires. Le sable de carrière coûte plus cher à produire, le recyclage des granulats de démolition demande un tri rigoureux pour éliminer les impuretés, et aucune de ces solutions ne peut aujourd’hui absorber, à elle seule, les 50 milliards de tonnes consommées chaque année dans le monde. Le sable du désert, lui, continuera d’attendre sous les dunes, inutilisable, tandis que les dragues poursuivent leur travail au fond des mers.

Sources : reporterre.net | secouchermoinsbete.fr

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