Sous les ceps de Bourgogne, du Bordelais ou de Champagne, des racines américaines poussent depuis 1890, invisibles sous la terre mais omniprésentes. Ce n’est pas une curiosité de guide touristique : c’est la réalité agronomique de la quasi-totalité du vignoble français encore aujourd’hui. Et tout ce basculement tient à un insecte d’à peine un millimètre, capable à lui seul de faire vaciller l’économie d’un pays entier.
À retenir
- Le phylloxéra, un puceron microscopique, a détruit les deux tiers du vignoble français entre 1863 et 1890.
- Les vignes américaines possèdent une résistance naturelle au phylloxéra que les cépages européens n’ont pas.
- Le greffage de vignes françaises sur porte-greffes américains est devenu la solution universelle adoptée en moins de vingt ans.
Sommaire
Un puceron microscopique qui a ravagé un pays
Le phylloxéra est observé pour la première fois en France vers 1863 sur le plateau de Pujaut, près de Roquemaure dans le Gard. Personne ne comprend d’abord ce qui tue les ceps un à un, dans l’indifférence générale des premières années.
Les vignes ne montraient aucun signe visible immédiat, et il fallait attendre environ trois ans pour que les ceps meurent complètement.
Entre 1863 et 1890, l’épidémie ravage plus des deux tiers du vignoble français, soit environ 2,5 millions d’hectares partis en une génération. La facture est vertigineuse. Les pertes économiques liées à la destruction du vignoble furent estimées à 12 milliards de francs d’avant 1914, une somme comparable aux coûts de la guerre de 1870. Des villages entiers du Languedoc ou du Bordelais se vident, les vignerons partent chercher du travail ailleurs.
Trente ans d’échecs avant la bonne idée
Face au fléau, les autorités tentent d’abord la manière forte. Employé pour la première fois avec succès dans le Bordelais dès 1869, l’usage du sulfure de carbone ne dépasse pas 50 000 hectares dans la France entière, tant le procédé se révèle coûteux et dangereux.
La submersion, elle, reste cantonnée aux vignobles de plaine au sol imperméable disposant d’un système d’irrigation.
Le remède vient du pays du mal
La solution la plus efficace arrive, par ironie du sort, du pays même d’où le fléau est venu. Dès les années 1870, des botanistes français comprennent que les vignes américaines, Vitis riparia, Vitis rupestris, Vitis berlandieri, sont naturellement résistantes au puceron. L’idée est radicale : greffer chaque pied européen sur un porte-greffe américain afin de combiner la résistance des racines américaines à la qualité des cépages français.
Une mission viticole en Amérique, financée par le ministère de l’Agriculture, part en 1887 inventorier les espèces utilisables. Le gouvernement accorde alors des exonérations fiscales aux vignerons qui replantent avec ce nouveau porte-greffe, accélérant la reconversion du vignoble. Les expérimentations menées à Montpellier par Planchon et ses collègues marquent la naissance d’une nouvelle profession, la pépinière viticole. En moins de vingt ans, la technique devient la norme, des Charentes à l’Alsace.
Les botanistes et pépiniéristes qui avaient importé les premiers pieds de vigne américains pour des essais de greffe avaient, sans le savoir, apporté à la fois le poison et l’antidote.
Ce qui pousse aujourd’hui sous nos pieds
Aujourd’hui, près de 99 % des vignes cultivées dans le monde poussent sur des porte-greffes américains, la France ne faisant pas exception. Riparia, rupestris et berlandieri irriguent en silence des appellations aussi célèbres que Chablis, Margaux ou Châteauneuf-du-Pape, sans que personne n’y songe en trinquant.
Quelques parcelles ont échappé au greffage, par miracle géologique plus que par choix. La maison Bollinger, en Champagne, produit ainsi une cuvée Vieilles vignes françaises à partir d’un vignoble épargné par le phylloxéra, planté franc de pied. Sur la parcelle la plus mythique de la Romanée-Conti, en Bourgogne, la résistance a duré plus longtemps encore : le millésime 1945 reste le dernier issu des vignes pré-phylloxériques, vinifié alors que le rendement n’atteignait plus que 2,5 hL par hectare, soit environ 600 bouteilles.
Contrairement à ce que l’on pourrait penser, le phylloxéra n’a jamais disparu, il n’a pas été éradiqué : il vit toujours, discret, sous chaque rang de vigne française.
Sources : gilbertgaillard.com | aventureculinaire.fr


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