Imaginez une plaine balayée par le vent, hérissée de dizaines d’éoliennes géantes dont les pales, longues comme des terrains de football, tournent inlassablement pour produire une électricité dite propre. Ce que l’on sait moins, c’est que ces pales renferment souvent un cœur de bois, un matériau si léger qu’il flotte presque tout seul, et que ce bois vient d’un endroit très précis du globe : l’Amazonie équatorienne. Quand la Chine a lancé son immense programme éolien en 2020, la demande pour ce bois a explosé si vite que les conséquences se sont fait sentir jusque dans les territoires les plus reculés de la forêt tropicale, chez un peuple autochtone qui n’avait rien demandé à personne.
À retenir
- Le programme éolien chinois lancé en 2020 a fait exploser la demande de balsa, un bois léger utilisé dans les pales d’éoliennes, dont l’Équateur fournit 75 à 90 % de la production mondiale
- Face à cette demande, l’exploitation illégale de balsa en forêt naturelle a bondi, touchant notamment les terres de la communauté indigène Achuar, où des arbres étaient achetés à peine 1,50 dollar pièce
- En juin 2023, la Nationalité Achuar de l’Équateur a officiellement interdit toute déforestation destinée à l’extraction de balsa sur son territoire
Un arbre amazonien au cœur de la transition énergétique chinoise
Le balsa n’est pas un bois comme les autres. Sa densité est si faible qu’il peut être jusqu’à dix fois plus léger que la plupart des essences utilisées dans l’industrie, tout en conservant une résistance mécanique suffisante pour encaisser des contraintes importantes. Cette combinaison rare en fait un matériau de choix pour l’intérieur des pales d’éoliennes, où il sert d’âme structurelle entre des couches de résine et de fibre de verre. Plus les pales sont légères, plus elles tournent efficacement, et plus l’éolienne produit d’électricité pour un coût d’exploitation réduit.
Or, cet arbre pousse presque exclusivement dans un seul pays au monde. L’Équateur concentre l’essentiel de la production mondiale de balsa, une part évaluée à environ 75 % selon certaines estimations relayées par la presse économique, et qui grimperait même jusqu’à 90 % selon d’autres sources spécialisées dans le secteur forestier. Autrement dit, quand la demande mondiale s’envole, c’est un unique territoire, à cheval entre plaines côtières et forêt amazonienne, qui doit absorber le choc.
2020, l’année où le prix du balsa a été multiplié par dix
La Chine a lancé en 2020 un programme de développement éolien d’une ampleur inédite, dans l’optique de sécuriser des subventions avant un changement de réglementation. Résultat : les commandes de pales, et donc de balsa, ont littéralement explosé en quelques mois. Entre la mi-2019 et la mi-2020, le prix du bois a doublé, une flambée suffisamment brutale pour attirer l’attention de nombreux observateurs économiques, dont The Economist.
Les chiffres des exportations équatoriennes donnent une idée assez nette de ce raz-de-marée. En 2019, l’Équateur avait déjà exporté pour 219 millions de dollars de balsa, soit 30 % de plus que son précédent record historique datant de 2015. Mais la suite a été encore plus spectaculaire : sur les onze premiers mois de 2020 seulement, les exportations ont atteint 784 millions de dollars, soit plus du triple de l’année précédente. La Chine, à elle seule, a absorbé entre 75 % et 85 % de ce volume, selon les sources, devenant de très loin le premier client du pays sur ce marché si particulier.
Des bûcherons illégaux jusque dans les terres sacrées des Achuar
Face à une demande aussi soudaine, l’offre légale n’a tout simplement pas pu suivre. Des multinationales avaient certes développé de vastes plantations de balsa dans les plaines côtières équatoriennes, où l’arbre pousse rapidement et peut être récolté de façon durable. Mais entre 2017 et 2020, la pression du marché a poussé une partie des acheteurs à aller chercher du bois directement dans les forêts naturelles, bien au-delà des zones autorisées. La quantité de balsa illégal saisie en Équateur a ainsi bondi de 180 % au cours de la seule année 2020, un chiffre qui donne la mesure de l’ampleur du phénomène.
Ce trafic n’est pas resté cantonné aux abords des plantations légales. Selon une journaliste spécialisée dans les crimes environnementaux en Équateur, l’exploitation illégale du balsa a directement contribué à accroître la déforestation dans les territoires de la communauté indigène Achuar, dont les terres s’étendent de part et d’autre de la frontière entre l’Équateur et le Pérou, au cœur de l’une des zones les plus riches en biodiversité de la planète.
Un peuple amazonien pris en étau entre promesses et pillage
Ce qui rend cette histoire particulièrement amère, c’est la manière dont les communautés locales ont été approchées. Des acheteurs sont arrivés avec leurs camions directement sur les terres achuar, proposant des sommes dérisoires : à peine 1,50 dollar par arbre abattu. Dans des communautés où l’économie monétaire reste marginale et où les habitants connaissent mal les mécanismes du marché international, ces offres pouvaient sembler acceptables sur le moment, alors qu’elles ne représentaient qu’une fraction infime de la valeur réelle du bois une fois transformé et exporté vers la Chine.
Face à l’ampleur de ces abus et à la dégradation visible de leur environnement, les Achuar ont fini par réagir collectivement. En juin 2023, la Nationalité Achuar de l’Équateur, qui représente l’ensemble de la communauté dans le pays, a officiellement déclaré qu’elle n’autoriserait plus aucune déforestation destinée à l’extraction de balsa sur son territoire. Une décision symboliquement forte, qui replace la souveraineté des peuples autochtones au centre d’un débat souvent dominé par les seuls enjeux industriels et climatiques.
Cette affaire illustre bien le paradoxe de certaines solutions présentées comme vertueuses pour la planète. L’énergie éolienne vise à réduire notre dépendance aux énergies fossiles, un objectif que personne ne conteste sérieusement, mais sa chaîne d’approvisionnement peut, sans contrôle suffisant, reproduire exactement les schémas qu’elle prétend combattre : exploitation de ressources naturelles sensibles, pression économique sur des populations vulnérables et déforestation d’écosystèmes essentiels. Le sursaut des Achuar rappelle une évidence trop souvent oubliée : la transition énergétique ne peut se construire durablement qu’en intégrant, dès le départ, le respect des territoires et des droits de ceux qui les habitent depuis toujours.


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