Cinq millions de kilomètres carrés d’eau douce, réduits à une flaque à l’échelle du continent. C’est l’histoire du lac Tchad, qui couvrait environ 25 000 kilomètres carrés au début des années 1960 et qui a fondu au point de ne plus représenter qu’une fraction de sa surface d’origine. Le coupable n’est pas seulement le ciel : ce sont aussi les vannes ouvertes par quatre pays pour irriguer leurs terres.
À retenir
- Le lac Tchad a perdu 90 % de sa surface entre 1963 et 2008, passant de 25 000 à moins de 2 500 kilomètres carrés.
- Le détournement de l’eau du fleuve Chari et de ses affluents pour l’irrigation a asséché progressivement le lac malgré les sécheresses.
- Quarante millions de personnes dépendaient du lac pour la pêche, l’élevage et l’agriculture, un système maintenant effrondré.
Sommaire
Un lac amputé de 90 % de sa surface
En 1963, le lac couvre, selon les sources, de 22 903 à 25 000 km2, tandis qu’en 2008 il ne s’étend plus que sur 2 500 km2. Le chiffre glace : le lac Tchad couvre aujourd’hui moins de 10 % de la surface qu’il occupait dans les années 1960. Certaines estimations sont encore plus sévères. Selon le programme environnemental des Nations unies, la superficie du lac est passée de 26 000 kilomètres carrés en 1963 à moins de 1 500 kilomètres carrés.
Quatre-vingt-dix pour cent d’eau en moins. En une génération.
Cette débâcle ne doit rien au hasard. La récente diminution massive de la superficie du lac est principalement due à des pluies de plus en plus rares, des sécheresses dramatiques survenues en 1973, 1984 et 2008, et le déboisement. Mais la sécheresse n’explique pas tout, loin de là. Les prélèvements humains pour l’agriculture ont fait le reste, et c’est là que l’histoire prend un tour presque absurde : les mêmes pays qui dépendent du lac sont ceux qui ont contribué à le vider.
Quatre pays, un même robinet ouvert sur les affluents
Le lac Tchad n’appartient à personne et à tout le monde à la fois. Il se trouve à la frontière du Cameroun, du Tchad, du Niger et du Nigeria. Son alimentation dépend presque entièrement de deux cours d’eau qui prennent leur source loin de ses rives : le principal apport en eau provient à 90 % du fleuve Chari et de son affluent le Logone, tous deux ayant leur source dans les montagnes de la République centrafricaine. Un autre affluent, le Komadougou Yobé, a vu son débit s’effondrer à cause de la présence de deux barrages construits pour détourner l’eau vers des périmètres irrigués.
Le mécanisme est limpide : chaque hectare de champ arrosé en amont est un hectare de lac qui s’assèche en aval.
La population du bassin a explosé sur la même période, ce qui a démultiplié la pression sur la ressource. Le déficit de pluviosité s’est combiné à une plus grande utilisation des eaux du lac et des rivières pour l’irrigation, la population du bassin ayant doublé dans l’intervalle, et l’irrigation ayant quadruplé entre 1983 et les décennies suivantes. Résultat : un système hydrographique conçu pour nourrir une poignée de millions d’habitants a dû absorber une demande sans commune mesure, sans jamais recevoir davantage d’eau en retour.
Des dizaines de millions de personnes privées de leur garde-manger
Le bassin du lac Tchad ne se limite pas à ses rives immédiates. Il s’étend jusqu’à l’Algérie, la Libye et le Soudan, et offre une bouée de sauvetage à près de 40 millions de personnes. Pêcheurs, éleveurs et agriculteurs y puisaient autrefois de quoi vivre dans une abondance aujourd’hui difficile à imaginer.
Dans les années 1960, le lac hébergeait environ 135 espèces de poissons, et les prises annuelles atteignaient des volumes considérables. Selon la FAO, les captures sont passées d’environ 80 000 tonnes en 1960 à moins de 50 000 tonnes en 2000, un effondrement qui a directement rogné les revenus de milliers de familles de pêcheurs.
La disparition progressive du lac a aussi fait apparaître de nouvelles terres, ce qui complique paradoxalement toute idée de restauration. Beaucoup de riverains sont défavorables à une remise en eau, l’assèchement ayant mis à nu des terres fertiles dont ils tirent de bons revenus. une partie de la population qui vivait du lac vit désormais de son absence, cultivant les sols qu’il a laissés à nu en se retirant.
Ce que disent les satellites aujourd’hui
Depuis plusieurs décennies, les agences spatiales suivent le lac de près, faute de stations de mesure suffisantes sur le terrain. Les images satellitaires, notamment celles exploitées par les programmes américains de télédétection, ont permis de documenter précisément la chute libre du lac depuis les années 1960. C’est d’ailleurs sur ces relevés que reposent la plupart des chiffres aujourd’hui cités par les organisations internationales.
Or ces mêmes programmes de suivi apportent une nuance importante à ce récit de catastrophe continue.
Selon les données compilées par l’observatoire américain EROS (Earth Resources Observation and Science), qui exploite les archives Landsat depuis des décennies, les fluctuations du niveau d’eau du lac se sont stabilisées ces dernières années. Des chercheurs ayant combiné imagerie satellite et données gravimétriques du programme GRACE sont arrivés à un constat similaire pour la période récente : les surfaces mensuelles extraites montrent une tendance à la hausse, variant entre environ 1242 et 2231 km2 sur treize ans, entre 2003 et 2016. Une étude portant spécifiquement sur le bassin sud du lac va dans le même sens, observant une phase relativement stable, avec une légère tendance à la hausse entre 1992 et 2016.
Le lac ne regagne pas son ancienne splendeur, mais il ne s’effondre plus au même rythme qu’entre 1963 et 1990.
Cette stabilisation partielle ne doit pas masquer l’ampleur du désastre initial ni ses conséquences persistantes sur les populations qui dépendent encore de ce plan d’eau devenu minuscule à l’échelle de ce qu’il fut. Les programmes de suivi satellitaire, eux, continuent d’observer, image après image, un lac qui hésite entre survie et disparition, pendant que quatre pays continuent de puiser dans les mêmes rivières qui l’ont, jadis, presque asséché.
Sources : shango.media | ncbi.nlm.nih.gov | eros.usgs.gov


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