Douze espèces d’oiseaux forestiers vivaient sur l’île de Guam avant la Seconde Guerre mondiale. Il en reste deux aujourd’hui, et encore, dans un état si critique que les scientifiques les qualifient d’extinctions fonctionnelles. Le responsable de ce désastre écologique tient dans une cale de cargo : un serpent brun arrivé par accident après 1945, et qui a depuis colonisé chaque recoin de l’île.
Le serpent brun a causé l’extirpation de 13 des 22 oiseaux nicheurs natifs de Guam, et parmi les 12 oiseaux forestiers, 10 espèces ont été éliminées et les deux autres sévèrement réduites. Un bilan aussi brutal que rapide, qui a transformé une forêt tropicale bruissante de chants d’oiseaux en ce que les chercheurs appellent désormais une « forêt silencieuse ».
À retenir
- Un reptile arrivé par accident dans une cargaison a décimé une faune entière sans qu’on ne comprenne pourquoi pendant 30 ans
- Les populations d’oiseaux se sont effondrées de 90% en moins de deux ans, transformant une forêt bruyante en désert sonore
- Sans oiseaux pour disperser les graines, la forêt elle-même cesse de se reproduire : une extinction en cascade qui continue aujourd’hui
Sommaire
- Un passager clandestin venu des cargos de l’après-guerre
- Dix espèces effacées en quelques décennies
- La forêt qui ne se ressème plus
Un passager clandestin venu des cargos de l’après-guerre
L’histoire commence discrètement, quelque part entre 1945 et 1952. Peu après la Seconde Guerre mondiale, et avant 1952, le serpent brun a été transporté accidentellement depuis son aire de répartition d’origine dans le Pacifique Sud jusqu’à Guam, probablement en tant que passager clandestin dans une cargaison de navire. Certains chercheurs évoquent aussi un transport par avion militaire. Les serpents ont été détectés pour la première fois en dehors de leur aire d’origine sur Guam en 1953, la date exacte de leur arrivée restant incertaine, mais on pense qu’ils sont arrivés à bord de navires de transport militaire pendant ou juste après la guerre.
Originaire d’Australie et de Nouvelle-Guinée, ce reptile nocturne et arboricole n’avait, sur cette île du Pacifique, absolument aucun prédateur naturel. Guam ne comptait auparavant aucune espèce de serpent native, et le problème a été aggravé par le fait que le serpent n’a aucun prédateur naturel sur l’île. Résultat : une explosion démographique sans précédent. Les densités observées dans certaines zones ont atteint des sommets vertigineux, avec jusqu’à 30 000 serpents par mile carré dans certains secteurs du territoire américain. À titre de comparaison, un mile carré équivaut à peu près à la surface de 300 terrains de football, ce qui donne une idée de la densité de population reptilienne concentrée sur cette bande de terre.
Dix espèces effacées en quelques décennies
La chute n’a pas été progressive, elle a été fulgurante. Une étude publiée par l’USGS a analysé des données de recensement entre 1976 et 1998 dans le nord de Guam et a montré que les déclins de 90 % ou plus se sont produits rapidement, en moyenne 8,9 ans sur trois itinéraires de recensement combinés et seulement 1,6 an sur un site d’étude forestier de 100 hectares, ces déclins étant survenus de façon relativement synchrone entre 1976 et 1986. Moins de deux ans, parfois, pour qu’une population d’oiseaux s’effondre de 90 %. À l’échelle d’une vie humaine, c’est presque instantané.
Pendant longtemps, personne ne comprenait ce qui se passait. Les populations d’oiseaux de Guam ont mystérieusement commencé à décliner, et pendant des années, personne ne savait pourquoi, jusqu’à ce qu’en 1987 l’écologue américaine Julie Savidge apporte la preuve définitive du lien entre le serpent et la disparition des oiseaux. Une enquête scientifique digne d’un roman policier, où le coupable se cachait dans les frondaisons depuis des années.
Aujourd’hui, le bilan officiel du Service américain de la pêche et de la faune sauvage est sans appel : sur les 12 espèces natives d’oiseaux forestiers de Guam, seuls le corbeau des Mariannes, la salangane des îles et l’étourneau de Micronésie survivent encore à l’état sauvage, la population de corbeaux étant au bord de l’extinction. Les rares individus restants doivent en partie leur survie à des programmes d’élevage en captivité. Et ce n’est pas tout : la même invasion a fait des dégâts chez les chauves-souris et les lézards, puisque le serpent brun a décimé les oiseaux et l’herpétofaune de Guam, provoquant l’extinction locale de plus de la moitié des espèces natives d’oiseaux et de lézards ainsi que deux des trois espèces natives de chauves-souris.
La forêt qui ne se ressème plus
Voilà pour le passé. Le présent, lui, révèle une deuxième catastrophe, plus insidieuse : sans oiseaux, les arbres de Guam ne se reproduisent plus normalement. Environ 70 % des espèces d’arbres de Guam produisent des fruits charnus dont les graines dépendent des oiseaux pour être dispersées loin de l’arbre parent, et le passage dans le système digestif de l’oiseau aide justement la graine à germer, en retirant des composés qui inhibent la levée et en scarifiant l’enveloppe de la graine. Sans becs pour transporter les graines, celles-ci tombent au pied de l’arbre qui les a produites, là où la compétition et l’ombre limitent leurs chances de survie.
Les chiffres parlent d’eux-mêmes lorsqu’on compare Guam à ses voisines épargnées par le reptile. Sans oiseaux, environ 95 % des graines de deux espèces d’arbres communes sur Guam atterrissent directement sous l’arbre parent, contre moins de 40 % sur les îles voisines de Saïpan, Tinian et Rota, qui n’ont pas de serpent brun. Autre donnée frappante : à Saïpan, les graines qui échappent à leur arbre parent ont cinq fois plus de chances de survivre. Ces îles sont pourtant à quelques dizaines de kilomètres seulement, séparées par le même climat, la même géologie, mais deux destins forestiers radicalement opposés.
Des chercheurs de l’université de Washington ont d’ailleurs alerté dès 2008 sur ces effets en cascade, longtemps ignorés. Selon la biologiste Haldre Rogers, « le serpent brun a souvent été utilisé comme exemple manuel des impacts négatifs des espèces invasives, mais après la perte des oiseaux, personne n’avait étudié les effets indirects du serpent ». Depuis, d’autres travaux ont montré que la disparition des pollinisateurs et des insectivores ailés modifie aussi la composition des populations d’insectes et d’araignées, qui prolifèrent en l’absence de leurs prédateurs naturels.
Guam n’a pas seulement perdu ses oiseaux. Le territoire consacre aujourd’hui des sommes considérables à empêcher que le scénario ne se reproduise ailleurs : le gouvernement américain dépense chaque année plusieurs millions de dollars pour inspecter les cargaisons quittant Guam afin d’exclure le serpent brun, notamment vers Hawaï et les autres îles de Micronésie. Une chasse permanente aux passagers clandestins, quatre-vingts ans après le tout premier voyage involontaire qui a suffi à effacer une partie du patrimoine vivant d’une île entière.
Sources : pubs.usgs.gov | washington.edu | aphis.usda.gov


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