Douze ans après le passage des abatteuses, la friche de Sivens n’a jamais vu naître le moindre ouvrage hydraulique. Le chantier lancé à l’été 2014 dans le Tarn devait donner naissance à une retenue d’eau destinée à l’irrigation agricole. Il a laissé à la place un terrain défriché, une digue inachevée et une facture publique qui continue de s’alourdir, plus d’une décennie après l’arrêt des travaux.
À retenir
- Un projet autorisé avant même la fin de l’expertise environnementale commandée par l’État
- Un rapport d’experts jugé accablant, révélant un barrage « surdimensionné » et disproportionné aux besoins réels
- La mort de Rémi Fraisse lors des affrontements : le drame qui a marqué la mobilisation contre Sivens
- Plus de 11,8 millions d’euros engloutis pour une infrastructure qui n’a jamais existé ni fonctionné
Sommaire
- Un déboisement qui a tout déclenché
- Un rapport accablant, jamais vraiment suivi d’effet
- Des millions engagés, un ouvrage qui n’a jamais existé
Un déboisement qui a tout déclenché
Tout commence en septembre 2014. Depuis le 1er septembre 2014, date de commencement des défrichements, la Compagnie d’aménagement des coteaux de Gascogne procède à la destruction d’espaces boisés pour la construction du barrage de Sivens. Les images de la forêt rasée, prise par les tronçonneuses puis par les engins de terrassement, circulent alors largement et cristallisent l’opposition locale. Une dizaine d’hectares environ de forêt protégée a été déboisée en toute illégalité, alors que les experts nommés par le ministère de l’Environnement doivent encore auditionner les associations de défense.
Le calendrier est éloquent : les autorisations administratives n’attendent pas les conclusions de l’expertise commandée par l’État. La lettre de mission est signée le 29 septembre 2014 et le rapport, très critique vis-à-vis du projet et préconisant plusieurs améliorations, est remis à Ségolène Royal le 27 octobre, soit près de deux mois après le début du déboisement. Sur le terrain, la mobilisation contre le projet tourne au drame : la nuit du 25 au 26 octobre 2014, le jeune naturaliste Rémi Fraisse trouve la mort lors d’affrontements entre manifestants et forces de l’ordre. Les oppositions écologistes se sont multipliées, provoquant manifestations et divisions locales, jusqu’au décès de Rémi Fraisse, jeune naturaliste tué lors des affrontements.
Un rapport accablant, jamais vraiment suivi d’effet
Ce que révèle l’expertise commandée par le ministère de l’Écologie tient en quelques lignes, mais elles pèsent lourd. Le document, connu comme le rapport du Conseil général de l’environnement et du développement durable, pointe un projet disproportionné par rapport à ses besoins réels. Cet écart a exposé le fossé entre la planification et les besoins réels, que des spécialistes ont jugés « surdimensionnés » par rapport au projet. Les chiffres avancés par les porteurs du projet et ceux calculés par les services de l’État ne coïncident même pas : le Conseil général du Tarn avançait que 80 exploitants profiteraient du barrage, mais les chiffres racontaient une autre histoire : 30 agriculteurs selon les documents officiels, 40 selon les experts de l’État.
Sur le volet strictement financier, le rapport d’expertise du CGEDD est tout aussi sévère. Il juge la solution retenue coûteuse au regard des alternatives disponibles : le prix au mètre cube de ce type d’équipement est de l’ordre de 3 à 4 euros, nettement plus faible que le coût actualisé de Sivens. Quant aux mesures censées compenser la destruction de la zone humide, elles restent largement sous-évaluées : leur coût, hors acquisitions foncières, est estimé à 1,17 million d’euros pour compenser la disparition d’un site qui abritait, selon les inventaires, une centaine d’espèces protégées.
Le couperet judiciaire tombe finalement en juillet 2016. Le tribunal administratif de Toulouse a annulé trois arrêtés déterminants : la déclaration d’utilité publique, l’autorisation de défrichement et la dérogation à la loi sur les espèces protégées. Le rapporteur public de l’époque ne mâche pas ses mots sur le bilan global de l’opération, jugeant qu’il existait un « bilan négatif compte tenu du caractère excessif du barrage au regard des besoins, de l’atteinte à l’environnement et du coût ».
Des millions engagés, un ouvrage qui n’a jamais existé
Le montant des dépenses publiques englouties dans ce chantier avorté donne la mesure du gâchis. Le barrage de Sivens, financé à hauteur de 8,4 millions d’euros, n’a jamais été rempli, ce chiffre correspondant au coût hors taxes des travaux préparatoires et de la digue partiellement construite. À cette somme s’ajoutent les indemnisations versées par l’État après l’annulation des autorisations : l’État a versé 3,4 millions d’euros de dommages, dont 2,1 millions pour les dépenses gaspillées et 1,3 million pour restaurer une zone laissée à l’abandon. Un jugement rendu récemment est venu clore un chapitre supplémentaire de ce dossier interminable, en ordonnant la démolition complète de ce qui subsistait sur place. Le tribunal administratif de Toulouse a annulé les autorisations qui permettaient au chantier d’exister, condamnant de fait le département du Tarn à démolir ce qu’il avait entrepris et à remettre en état les lieux, aux frais de la collectivité.
Ce qu’il restait concrètement sur le terrain, douze ans après le premier coup de tronçonneuse, tient en une image resserrée : trois hectares de forêt rasés, une digue à moitié construite, une zone humide éventrée. Un chantier commencé, jamais achevé, jamais démoli non plus jusqu’à cette dernière décision de justice. Entre-temps, la remise en état du site avait bien été amorcée une première fois : le chantier s’est arrêté net, suivi d’une remise en état du site, entamée le 21 août 2017, sans que cela suffise à effacer entièrement les cicatrices laissées sur la zone humide du Testet.
Le dossier Sivens n’est donc toujours pas soldé. La destruction totale de la digue résiduelle et la restauration complète du site, désormais actées par la justice, vont représenter un coût supplémentaire pour le département du Tarn, qui s’ajoutera aux 8,4 millions déjà dépensés et aux 3,4 millions d’indemnités payées par l’État. Un projet censé irriguer une trentaine d’exploitations agricoles aura finalement coûté, chapitre après chapitre judiciaire, bien plus cher à ne pas exister qu’un barrage n’en aurait coûté à fonctionner.
Sources : lenergeek.com | jne-asso.org


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