Sous le réacteur numéro 4 de Tchernobyl, trois hommes ont plongé dans l’obscurité pour ouvrir des vannes que personne, quelques jours plus tôt, n’avait prévu de devoir manœuvrer dans l’urgence. Nous sommes début mai 1986, une dizaine de jours après l’explosion qui a soufflé le cœur de la centrale ukrainienne. Et sous les décombres fumants du réacteur, un second danger, presque aussi terrifiant que le premier, s’est formé sans bruit.
À retenir
- Pourquoi les pompiers ont-ils créé une bombe à retardement en tentant d’éteindre l’incendie ?
- Qu’est-ce qui s’est vraiment passé lors de cette plongée suicidaire programmée ?
- La série HBO a-t-elle déformé ou révélé la vérité sur ces trois hommes ?
Sommaire
- Un bassin devenu bombe à retardement
- Trois hommes dans les couloirs noyés
- La légende de l’escouade suicide
Un bassin devenu bombe à retardement
L’eau déversée sans relâche par les pompiers pour éteindre l’incendie du 26 avril n’a pas seulement noyé les sous-sols. L’eau déversée par les pompiers pour éteindre l’incendie a rempli les bassins et les sous-sols de la centrale, si bien qu’environ 20 millions de litres d’eau stagnent désormais sous le réacteur, transformant les lieux en une véritable bombe à retardement. Le problème, c’est que le cœur du réacteur, en fusion, continue de descendre lentement à travers les dalles de béton. S’il finit par toucher cette masse d’eau accumulée, il provoquerait une vaporisation instantanée, générant une explosion de vapeur susceptible d’être encore plus destructrice que la première, avec le risque d’endommager les réacteurs encore intacts.
Les ingénieurs soviétiques envisagent d’abord des solutions improbables. Des tirs au canon pour percer les parois du bassin depuis l’extérieur, histoire de le vider sans y entrer. L’essai est tenté sur le cinquième réacteur, encore en construction, pour tester la méthode sur un mur identique. Il échoue : le béton résiste. Il ne reste qu’une option, la plus directe et la plus périlleuse : descendre dans l’eau contaminée et ouvrir les vannes à la main.
Trois hommes dans les couloirs noyés
Pour ce faire, la centrale réquisitionne trois de ses employés. Alexei Ananenko, Valeri Bezpalov et Boris Baranov ont entre 26 et 45 ans, sont ingénieurs de formation et connaissent la centrale et l’emplacement salutaire des valves. On leur explique les risques sans détour. Pour les motiver, on leur promet des récompenses destinées à leurs familles s’ils venaient à perdre la vie : des voitures, un appartement, une médaille au nom de l’Union soviétique. Autant dire qu’à ce moment-là, tout le monde s’attend à un aller sans retour.
Équipés de tenues de plongée et de masques de protection, les trois hommes pénètrent dans le sous-sol de la centrale. Une lampe électrique à la main, ils avancent dans un dédale de tuyaux à moitié submergé. Ils progressent l’eau jusqu’aux genoux, dans un labyrinthe de valves et de tuyaux, tandis que les aiguilles de leurs capteurs restent bloquées sur la dose maximale de radiation, 0,001 röntgen par seconde. L’eau, elle, n’est pas froide : après plusieurs minutes de marche dans une eau contaminée à 45°C, le faisceau d’une des torches électriques tombe enfin sur un large tuyau. Ce tuyau, c’est le fil d’Ariane qu’ils cherchaient. Il suffit de le suivre pour déboucher dans la salle des valves, puis d’actionner ces dernières afin de vidanger l’eau dans les chambres voisines, où les pompiers pourront la pomper hors du site.
Le bruit qui suit reste, encore aujourd’hui, l’un des sons les plus rassurants de toute l’histoire du nucléaire civil : celui de l’eau qui se met à couler. Les trois hommes remontent aussitôt à la surface pour être décontaminés. Mission accomplie, en quelques dizaines de minutes à peine passées sous terre.
La légende de l’escouade suicide
Pendant des années, en Occident, une version circule : les trois plongeurs seraient morts dans les jours suivants, terrassés par les radiations. La série télévisée britannico-américaine consacrée à la catastrophe a largement contribué à populariser cette fin tragique. Or contrairement à ce que montre cette mini-série, les trois hommes sont bien revenus de leur mission et ont survécu. Leur niveau de contamination n’était d’ailleurs pas si élevé, même si, comme l’a confié Alexeï Ananenko, il leur a fallu prendre plusieurs douches avant que les relevés de radioactivité ne se stabilisent.
La réalité est presque plus étonnante que le mythe. Bien que souffrant d’une grave intoxication par les radiations, les trois hommes survivent, et Ananenko est toujours en vie. Boris Baranov, lui, mènera une carrière normale dans le secteur nucléaire pendant près de deux décennies après sa plongée, avant de mourir d’une crise cardiaque en 2005, à l’âge de 64 ans. Quant à Bezpalov, il apparaît lui aussi vivant lors d’une interview télévisée accordée en 2020, plus de trente ans après les faits, aux côtés d’Ananenko.
Trente-deux ans après leur descente dans le noir, l’Ukraine leur remet l’Ordre du Courage. Alexeï Ananenko et Valeri Bezpalov reçoivent la distinction en personne des mains du président Petro Porochenko ; Boris Baranov, décédé treize ans plus tôt, la reçoit à titre posthume. Une reconnaissance tardive pour trois hommes qui ont accepté, un matin de mai 1986, de descendre là où personne d’autre n’était censé aller.
Sources : fr.aleteia.org | savoie-antinucleaire.fr


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