Dans le lagon de Chuuk, en Micronésie, dort depuis février 1944 une flotte que personne n’a jamais renflouée : plus de 65 épaves et 250 avions, envoyés par le fond lors de deux grands raids de bombardement, selon l’étude de Ian D. MacLeod publiée en 2016 dans Frontiers in Marine Science. Ce chercheur du musée maritime d’Australie-Occidentale a passé des années à ausculter ces coques, pièce de métal par pièce de métal. Dans leurs soutes, le fioul resté à bord attend toujours, derrière un acier qui s’amincit.
Cela fait 82 ans que ces coques rouillent.
À retenir
- Plus de 65 épaves reposent dans le lagon de Chuuk depuis février 1944
- La corrosion progresse d’environ 0,1 mm par an en profondeur
- Une fuite de la Rio de Janeiro Maru a déclenché l’état d’urgence en septembre 2025
Sommaire
Un laboratoire de corrosion à ciel ouvert
Personne n’a déplacé ces navires. Selon MacLeod, la perte de tant de bâtiments a fourni une série d’expériences de corrosion idéale, certains reposant à plat, d’autres sur le flanc, au bord de pentes sous-marines. Ses premières mesures in situ, en 2002, ont porté sur 10 épaves, complétées en 2006, 2007 et 2008 par cinq autres navires, avec peu de relevés en eaux profondes, car l’Earthwatch Institute, organisme bénévole qui finançait le programme, imposait des limites de plongée.
Le verdict tient en un chiffre : en profondeur, la corrosion progresse d’environ 0,1 mm par an. Profondeur, forme locale de l’épave, oxygène dissous, température et salinité font varier le rythme, et les mesures permettent de le calculer avec confiance. Un rapport de MacLeod de 2003 avait d’ailleurs établi que les sites de Chuuk se corrodent 26 à 30 % moins vite que des épaves de pleine mer à profondeur égale. Sur 82 ans, si l’on applique ce rythme, cela représente environ 8 mm d’acier perdus.
Pour MacLeod, le fioul des soutes est « a real conservation management crisis ».
100 millions de litres ou 22 millions : l’écart des estimations
Le programme de la JMAS (Japan Mine Action Service), financé par le ministère japonais des Affaires étrangères, a retenu 15 navires prioritaires. Nippon.com, qui rapporte une estimation du programme, évoque plus de 100 millions de litres de fioul et de gazole en jeu dans le lagon. La chaîne australienne ABC parle, elle, d’un maximum de 22 millions de litres de pétrole issus des épaves de la Seconde Guerre mondiale.
L’écart est énorme. En piscines olympiques de 2,5 millions de litres, on passe d’environ 9 à environ 40.
Un navire donne la mesure du problème. Le Kiyosumi Maru, 8 614 tonnes, repose par 30 mètres de fond au nord-est de l’île de Fefen, couché sur bâbord, avec une large brèche de torpille à l’avant. Kazunori Fukuyama, de la JMAS, estime qu’il contient à lui seul plus de 60 000 litres d’huile. La crainte de l’équipe : qu’une tempête violente rompe des structures clés d’une épave et libère des millions de litres dans l’un des plus grands lagons du monde.
Le magazine Hakai décrivait des vétérans bénévoles de la JMAS qui envoient des plongeurs avec des chiffons absorbants et des pompes à main pour vider l’huile stagnante dans les épaves. Depuis 2017, ce travail a permis de récupérer 60 000 litres, soit 0,06 % de l’estimation de 100 millions.
De la nappe de 2007 à l’état d’urgence de 2025
Le précédent existe. En 2007, la fuite du Hōyō Maru a déposé une couche de 7 cm de pétrole sur la côte, rapporte Nippon.com. En 2011, le président micronésien qualifiait ces épaves de bombes à retardement environnementales devant l’Assemblée générale de l’ONU, puis la JMAS a lancé en 2017 sa mission d’investigation.
Les premiers signaux étaient apparus au début des années 2000, quand des pêcheurs locaux ont trouvé des traces d’huile à la surface du lagon. En 2019, le Secrétariat du Programme régional océanien de l’environnement (SPREP) jugeait que, malgré le travail de la JMAS, ces épaves corrodées depuis plus de 75 ans restaient une menace pour les écosystèmes marins et les moyens de subsistance de la région.
Le 11 septembre 2025, des hydrocarbures remontent de la Rio de Janeiro Maru.
Des plongeurs du bateau de plongée Odyssey ont vu la nappe grossir au-dessus de cette épave, coulée en février 1944, jusqu’à s’étendre vers les îles de Panitiw, Nukanap et Sopota. Les habitants ont été invités à se méfier des fumées toxiques, de l’eau contaminée et des poissons. Le gouverneur de Chuuk, Alexander R. Narruhn, a déclaré l’état d’urgence le 15 septembre. Le président micronésien Wesley Simina a ensuite lancé un appel à l’aide à la tribune de la 80e Assemblée générale de l’ONU.
Selon le bureau du gouverneur, la fuite s’est arrêtée grâce à un réservoir de collecte posé sur l’épave. Marcellus Akapito, directeur du bureau des visiteurs de Chuuk, estime que la propagation a été contenue et que le débit ralentit nettement. Pour le pays, l’enjeu dépasse l’environnement, puisque ces épaves forment son principal atout touristique.
Le décompte lui-même varie : MacLeod parle de plus de 65 épaves, les autorités citées par X-Ray Mag évoquent 63 épaves dans le lagon, et l’opération Hailstone de février 1944 est créditée ailleurs de 44 navires japonais coulés. Le problème dépasse Chuuk : en 2022, le SPREP recensait plus de 1 200 épaves potentiellement polluantes dans le Pacifique.
Source : mdpi.com


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