Quand on bouche une fuite, on s’attend à ce que le problème s’arrête là. Au Hallandsåsen, sur la côte ouest de la Suède, c’est l’inverse qui s’est produit en 1997. On y a injecté 1 400 tonnes de Rhoca-Gil dans les fissures de la roche, et c’est un poison qui est ressorti par les ruisseaux. Les vaches qui paissaient près de la crête, au-dessus du chantier, ont été paralysées avant de mourir.
Tout est parti d’une fuite d’eau.
Le chantier de la ligne ferroviaire de la côte ouest prévoyait 2 tubes de 8 722 et 8 710 m, soit environ 8,7 km de galeries sous le massif. Les travaux ont commencé en 1992, avec un budget initial d’environ 1 milliard de couronnes suédoises (SEK). La crête, dont la roche très variée est parcourue de fissures, laissait pourtant entrer l’eau en abondance. Les fuites dépassaient le plafond autorisé de 3,5 L/s par kilomètre de tunnel, avec des volumes réels environ 2 fois supérieurs.
Le projet n’avait rien d’un long fleuve tranquille. Deux méthodes de construction avaient déjà été abandonnées, dont une après 13 m seulement, et le premier entrepreneur avait fait faillite. Son remplaçant, Skanska, bénéficiait d’un contrat plus favorable, qui compensait les conditions de roche difficiles.
Restait l’eau. D’après la revue New Civil Engineer, environ 80 produits à base de ciment ont été testés sans qu’aucun ne pénètre les fissures les plus fines. L’idée d’une résine chimique date de janvier 1997, avec des essais sur des tronçons courts au printemps.
À retenir
- Environ 1 400 tonnes de Rhoca-Gil ont été injectées dans les fissures de la roche du Hallandsås en 1997.
- La résine n’a pas durci et une substance toxique, l’acrylamide, a été relâchée dans les cours d’eau.
- Le tunnel a finalement ouvert en décembre 2015, pour un coût environ 11 fois supérieur au budget initial.
Sommaire
Une résine censée durcir, qui n’a pas durci
Le Rhoca-Gil repose sur l’acrylamide, une molécule toxique qui devient inoffensive quand ses unités s’enchaînent en longues chaînes, un processus appelé polymérisation. Une fois le polyacrylamide formé, le produit est stable. Sur le papier, il avait de quoi séduire les ingénieurs : souple, il tenait la pression de l’eau souterraine.
Mais la roche du Hallandsås ne se prêtait pas à cette chimie. Sous un fort débit et une forte pression, la résine n’a pas durci à plusieurs endroits, puis elle a ruisselé vers les cours d’eau où se déversait l’eau du tunnel, chargée d’acrylamide libre.
Cette molécule est une neurotoxine.
Le produit était fourni par Rhône-Poulenc, critiqué après coup pour ne pas avoir signalé les risques. Skanska, de son côté, n’avait pris aucune précaution particulière et n’avait informé ni ses ouvriers ni la population locale, selon la documentation disponible sur l’affaire.
L’injection à grande échelle avait démarré en août 1997, d’après une évaluation des risques environnementaux publiée dans la littérature scientifique. Quelques semaines plus tard, des symptômes typiques d’un empoisonnement à l’acrylamide apparaissaient chez des poissons et du bétail, en aval du chantier. Les mesures dans le tunnel ont montré que les limites fixées pour l’acrylamide et le formaldéhyde étaient dépassées plusieurs fois, et à l’automne 1997 le scandale éclatait.
Vaches paralysées, poissons morts, lait jeté
Près de la crête, les vaches ont commencé à tituber, puis ont été paralysées et sont mortes, comme le rapporte l’Université de Bristol. Des poissons sont morts dans le Vadbäcken, un cours d’eau du secteur, et dans une pisciculture située en aval. La presse locale a alors lancé sa propre enquête. Les sources consultées ne donnent aucun chiffre précis sur le nombre de bêtes touchées.
Les ouvriers n’ont pas été épargnés : engourdissements, signe de neurotoxicité, taux d’acrylamide élevés dans le sang, atteintes nerveuses aux mains et aux pieds. Aucun n’est mort, d’après l’analyse de l’institut de recherche Nordregio, mais les mesures de sécurité nécessaires à la manipulation d’une substance aussi toxique n’avaient pas été prises.
Côté assiette, la réaction a été radicale. Le lait et les produits laitiers de la zone ont été jetés, les légumes laissés sur pied et le bétail abattu. Une interdiction a aussi frappé les produits agricoles de la région et l’usage de l’eau locale.
Un tunnel ouvert en 2015, à 11 fois son budget
L’injection de Rhoca-Gil a été stoppée après environ 1 400 tonnes utilisées, et les travaux se sont arrêtés fin 1997. Les années suivantes, Banverket et Skanska ont investi dans la dépollution et l’étanchéité, et la plupart des galeries ont été bétonnées. Le chantier a ensuite repris, en 2003 selon la version suédoise de Wikipédia et en 2005 selon la version anglophone.
Le suivi environnemental a changé d’échelle, avec plus de 800 points de contrôle, de la flore et de la faune jusqu’au niveau des nappes. Chaque produit chimique, du matériel de bureau au coulis d’injection, a été passé en revue.
Le tunnel a ouvert au trafic le 13 décembre 2015, 23 ans après le début des travaux. Son coût final dépasse 10,5 milliards de SEK, et 10,8 milliards selon la version suédoise. Le budget initial tournait autour de 1 milliard, soit environ 11 fois moins.
Pour une rénovation budgétée à 200 000 €, ce serait une facture de 2,2 millions.
L’affaire a eu un prolongement inattendu. En cherchant l’acrylamide dans le sang des ouvriers, la chercheuse suédoise Margareta Törnqvist a découvert en 2002 que le groupe témoin, des personnes sans lien avec le chantier, en présentait aussi. L’origine tenait à l’alimentation, et notamment aux frites et aux chips.
Sources : archive.nordregio.se | en.wikipedia.org | sciencedirect.com


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