Six vaches, un fermier réunionnais et un pari perdu d’avance : voilà comment la France a fabriqué, sans le vouloir, l’un des troupeaux les plus insolites de son histoire coloniale. L’île Amsterdam, 55 km² perdus au sud de l’océan Indien, n’abrite aujourd’hui qu’une base scientifique, Martin-de-Viviès. Mais en 1871, un homme y a cru dur comme fer à un avenir agricole. Cent trente-neuf ans plus tard, l’État a dû achever jusqu’au dernier animal issu de son échec.
À retenir
- Six vaches abandonnées en 1871 par une famille réunionnaise se reproduisent sans contrôle sur l’île Amsterdam pendant 139 ans.
- Le troupeau atteint 2 000 têtes en 1988 et détruit 99 % de la forêt endémique de Phylica arborea par surpâturage.
- L’État français éradique complètement le troupeau entre 2008 et 2010, ne conservant que des échantillons d’ADN en laboratoire.
Sommaire
Un fermier réunionnais, six vaches, et un rêve qui tourne court
Tout commence en janvier 1871. La famille Heurtin, originaire de La Réunion, débarque sur cette île volcanique isolée pour y tenter la culture et l’élevage. Le climat subantarctique, battu par les vents et l’humidité permanente, a raison de leurs ambitions en quelques mois seulement. Ils repartent pour La Réunion. Derrière eux, ils laissent leurs bovins, des bêtes de races françaises croisées, sans clôture ni surveillance.
Livrés à eux-mêmes sur une île sans aucun prédateur, ces animaux ne meurent pas. Ils prospèrent. Le troupeau retourne à l’état sauvage et se reproduit en vase clos, generation après génération, sans le moindre apport génétique extérieur pendant plus d’un siècle. Un comptage réalisé en 1986 dénombre déjà 1 600 têtes. Deux ans plus tard, en 1988, le troupeau atteint 2 000 bêtes, occupant les deux tiers de la surface de l’île selon les données compilées par les Terres australes et antarctiques françaises (TAAF).
Une île rongée jusqu’à la roche
Ce succès démographique a un prix. Le piétinement répété et le surpâturage érodent les sols au point que la roche nue affleure par endroits. La forêt de Phylica arborea, seul arbre indigène des terres australes françaises, en paie le tribut le plus lourd. Cette essence formait autrefois une véritable ceinture forestière entre 100 et 250 mètres d’altitude.
Au XVIIe siècle, cette forêt couvrait environ 1 500 hectares, soit près de 27 % de la surface de l’île. En 1988, il n’en restait plus qu’une dizaine d’hectares, une perte supérieure à 99 %. Les vaches n’y sont pas pour rien, mais elles ne sont pas seules en cause. Six grands incendies, dont cinq d’origine humaine, ainsi que les coupes de bois pratiquées par les équipages de navires de passage, ont contribué tout autant à cette disparition quasi totale.
L’albatros d’Amsterdam, espèce endémique de l’île qui ne se reproduit nulle part ailleurs au monde, subit lui aussi les conséquences du surpâturage. Repoussé loin de ses habitats naturels, l’oiseau se retrouve cantonné au plateau des Tourbières.
La clôture, puis l’abattage
Face à l’ampleur des dégâts, une clôture est tendue en travers de l’île en 1987. L’objectif est simple : séparer physiquement le troupeau pour en sacrifier une partie. En 1988 et 1989, les 1 059 bovins qui vivaient au sud de cette clôture sont abattus, selon l’étude de référence publiée par les chercheurs Berteaux et Micol dans le Journal of Zoology en 1992.
Le reste du troupeau, cantonné au nord de l’île, continue pourtant d’exister pendant plus de deux décennies. La base scientifique elle-même y prélève chaque année entre 50 et 80 mâles, abattus pour approvisionner en viande fraîche le personnel présent sur place. Une forme de gestion pragmatique, qui laisse coexister recherche scientifique et boucherie de fortune au bout du monde.
Entre 1988 et 1993, parallèlement à ces opérations, 7 000 plants de Phylica sont replantés pour tenter de reconstituer un semblant de couvert forestier. Le sol, mis à nu pendant plus d’un siècle, met du temps à répondre.
2010, la fin d’un troupeau unique
Le 19 août 2008, un arrêté des TAAF scelle le sort définitif du troupeau restant. Le texte, numéroté 2008-82, décide l’éradication complète des troupeaux introduits sur l’île. Le plan est lancé dès le mois d’octobre suivant.
Cette décision ne passe pas inaperçue au Sénat. Le 2 février 2010, le sénateur Richard Yung interpelle le gouvernement lors d’une séance de questions orales. Il évoque un « troupeau de bovins » qui « s’est développé en milieu fermé (endogamie), sans autre apport extérieur, constituant une population totalement autonome » depuis 150 ans, et demande un moratoire au nom de ce patrimoine génétique jugé exceptionnel. Le gouvernement refuse, mais s’engage à réaliser des prélèvements génétiques avant l’élimination définitive des animaux.
En décembre 2010, les TAAF annoncent que l’élimination du troupeau est finalisée. Après cent trente-neuf ans d’existence sauvage, les vaches d’Amsterdam n’existent plus que sous forme d’échantillons d’ADN conservés en laboratoire.
Ce que l’île est redevenue
Le résultat, lui, se mesure aujourd’hui sur le terrain. Les zones auparavant broutées se recolonisent progressivement de plantes indigènes, sans pression animale pour freiner leur retour. L’albatros d’Amsterdam, de son côté, affiche une trajectoire spectaculaire : d’à peine 5 couples reproducteurs en 1983, l’espèce est passée à 51 couples en 2018, selon les données publiées par les TAAF dans le cadre du plan national d’actions qui lui est consacré.
Il aura fallu près d’un siècle et demi pour que la France répare, méthodiquement et non sans débat parlementaire, les conséquences d’un projet agricole abandonné en quelques mois par une seule famille. Sur cette île où personne ne vit plus en permanence sauf les scientifiques de la base Martin-de-Viviès, les seules traces qui subsistent de la famille Heurtin sont un nom donné à une coulée volcanique, et des séquences génétiques congelées quelque part dans un laboratoire métropolitain.
Sources : theconversation.com | etreheureux.net


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