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Donald Trump et l’ère du mal

6 day_ago 15

         

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par Chris Hedges

Selon n’importe quel critère moral, Trump est dépravé. Mais investi du pouvoir de l’État, il sombre à un autre niveau : celui du mal.

Donald Trump présente les traits classiques du psychopathe : un charme superficiel, une mégalomanie et un sentiment d’importance démesuré, un besoin de stimulation constante, un penchant pour le mensonge, la tromperie et la manipulation, ainsi qu’une incapacité à ressentir des remords ou de la culpabilité.

Mais incarne-t-il le mal ?

Si, comme l’écrit la philosophe Susan Neiman, le mal n’est pas simplement l’opposé du bien mais lui est hostile, et si le but du mal est d’anéantir toute distinction morale, alors Trump relève du mal. Pour Trump, la morale est l’apanage des perdants. Toute existence est régie par des transactions. L’intérêt personnel et l’enrichissement individuel supplantent toute autre considération. Rien ni personne d’autre ne compte.

Dans son nouvel ouvrage, Call It Evil : Understanding the Trump Era, Neiman soutient que le mal «n’est pas la cruauté, mais quelque chose de bien pire : les idées qui permettent à la cruauté de devenir banale».

Elle poursuit :

«Il existe une différence entre qualifier un acte de “mal” et le qualifier de “crime”. Les crimes sont des actes pour lesquels nous disposons de procédures — ne serait-ce que pour les punir, à défaut de pouvoir les prévenir. Cela signifie qu’un crime peut, d’une certaine manière, s’inscrire dans le reste de notre expérience. Qualifier un acte de “mal”, c’est suggérer qu’il ne le peut pas — et qu’il menace ainsi la confiance envers le monde dont nous avons besoin pour y évoluer. Il n’existe pas de panneau indicateur à la frontière entre le mal et l’atrocité. Le mot “mal” surgit lorsque, la mâchoire décrochée par la stupeur, on sent qu’une ligne rouge a été franchie».

Trump franchit les lignes rouges les unes après les autres. Il déclare des guerres sur un coup de tête. Il s’enrichit, lui et sa famille, grâce à des montages financiers opaques — notamment dans le secteur des cryptomonnaies — qui lui ont rapporté plus d’un milliard de dollars. Il ordonne des assassinats et l’enlèvement de chefs d’État. Il utilise des milliards de dollars d’argent public pour soutenir un génocide en Palestine et, depuis janvier 2025, a autorisé pour plus de 20 milliards de dollars de nouvelles ventes d’armes à Israël. Il démantèle les services publics destinés à soutenir les plus vulnérables tout en gonflant le budget militaire. Il met sur pied des forces paramilitaires hors de tout contrôle pour terroriser citoyens et immigrés. Il s’attaque aux médias et tente de les censurer.

En somme, il agit comme tous ceux qui commettent le mal.

Il favorise un monde où rien n’est sacré, et où la démocratie et les vertus civiques n’ont pas leur place.

Les notions d’équité, de bienséance, de justice et d’empathie sont pulvérisées par l’administration Trump. Sa menace d’anéantir l’Iran — c’est-à-dire de commettre un génocide —, proférée qui plus est aux Nations unies, est accueillie avec indifférence par un public anesthésié par sa vacuité morale.

«Une fois que la primauté de l’intérêt personnel est érigée en réalisme de bon sens plutôt qu’en idée philosophique, les dispositions morales telles que l’empathie et la honte deviennent non seulement naïves, mais suspectes», écrit Neiman. «Les sadiques existent et causent des souffrances infinies. Mais les formes les plus courantes du mal naissent de l’idée que seuls les imbéciles croient en autre chose qu’en leur propre avantage».

Les institutions conçues pour protéger la démocratie, préserver les vertus civiques et favoriser l’égalité — notamment les tribunaux, les cabinets d’avocats, les universités et les médias, tous captés par la classe des milliardaires — se sont rapidement mises à genoux pour s’attirer les bonnes grâces de la Maison Blanche sous l’ère Trump. Les titans de la Silicon Valley l’ont inondé, lui et sa campagne, de millions de dollars. Les vertus que ces institutions et ces individus prétendaient défendre ont été jetées aux orties. Ces vertus, ont-ils démontré, n’étaient rien d’autre qu’une stratégie d’image, une mise en scène, une imposture.

Aux yeux d’un public en colère, l’avidité et la cruauté manifestes de Trump sont préférables à l’hypocrisie lisse des politiciens, républicains comme démocrates, qui l’ont précédé. Il ne se livre pas à leur fausse empathie. En fait, il semble incapable d’empathie.

Dès lors que la moralité est l’apanage des imbéciles, la vertu perd tout son sens. Si l’on croit devoir s’emparer de tout ce que l’on peut, fût-ce au détriment de ceux qui nous entourent, on cède au mal.

«Contrairement au commun des mortels, il manifeste en permanence cette combinaison de mobiles que l’on nous présente comme les véritables moteurs du comportement humain», écrit Neiman à propos de Trump :

«Il ne semble d’ailleurs en comprendre aucun autre. Bien qu’il reconnaisse que les autres — ces “perdants” — ont des normes, il n’a aucune idée de la manière dont ces normes fonctionnent ni de la façon dont elles poussent les gens à faire passer le respect de celles-ci avant leur intérêt personnel. En agissant sur la scène internationale à la manière des gènes impitoyables décrits par Richard Dawkins, il a attiré des millions de partisans qui disent admirer son authenticité. Cela ne signifie pas pour autant que ses partisans sont des “déplorables”. Ils ne sont peut-être pas foncièrement mauvais, mais dans un monde où l’intérêt personnel implacable se dissimule généralement sous des dehors aimables, ils trouvent sa franchise rafraîchissante. Ayant si souvent entendu dire que les gens dissimulent l’intérêt personnel brut qui motive réellement les choses, ils sont soulagés de voir un homme qui ne le cache jamais».

Le pire mal, soutient Neiman, «est peut-être la négation du mal — ainsi que le mépris pour toute forme de bonté susceptible de s’y opposer. Lorsque l’intérêt personnel devient le fondement de la raison, le mal n’a plus besoin de se justifier. Il a déjà été confondu avec la rationalité».

Ce mal nous entraîne sur la voie bien connue du fascisme. C’est Mark Milley, chef d’état-major des armées durant le premier mandat de Trump, qui nous a mis en garde, qualifiant Trump de «fasciste jusqu’à la moelle».

Les médias — trop lâches pour qualifier Trump de fasciste — préfèrent le terme «autoritaire» ; un mot qui, comme le fait remarquer Neiman, est peut-être plus supportable, mais qui «ne rendra pas le fascisme plus supportable pour autant».

L’autoritarisme, note-t-elle :

«C’est un mot qui peut servir à décrire certains professeurs allemands, ou les régimes militaires latino-américains les plus “modérés”. Mais un pays où des hommes masqués déportent des gens vers des terres désolées qu’ils n’ont jamais vues ? Où des troupes de combat occupent les grandes villes et tirent sur des citoyens manifestant pacifiquement ? Un gouvernement qui contraint les médias, les universités et d’autres pays à se plier à sa volonté ? Une armée qui pulvérise des pêcheurs sous les prétextes les plus dérisoires, puis déclenche le genre de guerres condamnées par le Tribunal militaire international de Nuremberg ? Comme celui-ci l’écrivait en 1946 : “Déclencher une guerre d’agression n’est pas seulement un crime international, c’est le crime international suprême, qui ne diffère des autres crimes de guerre qu’en ce qu’il contient en lui-même la somme du mal de l’ensemble”. On pourrait continuer ainsi, mais énumérer les crimes est vain. Avant même que ces mots ne soient imprimés, l’administration aura trouvé d’innombrables nouvelles façons de bafouer l’État de droit».

Nous sommes dans une situation critique.

La pourriture morale de notre société a précédé Trump. Il en est l’aboutissement logique. Il incarne l’apothéose d’une culture où l’avidité, l’exploitation et l’intérêt personnel — piliers du néolibéralisme — sont érigés en forces motrices de l’existence humaine.

Nous devons résister tant qu’il en est encore temps. Mais pour cela, il nous faut reconquérir le langage du bien et du mal. Il nous faut faire des choix moraux et accepter le sacrifice de soi. Il nous faut nommer la noirceur qui nous fait face, sans détourner le regard du bloc monolithique fasciste en train de se consolider.

Nier ces vérités et refuser de défier le mal nous mènera inévitablement à l’asservissement.

Dire ces vérités et se tenir aux côtés des opprimés et des marginalisés — au risque même de notre propre sécurité financière et physique — nous libérera.

source : Chris Hedges via Marie Claire Tellier

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