Dix-huit grammes. C’est le poids d’une mésange charbonnière, à peine plus qu’une pièce de deux euros. Et pourtant cet oiseau, star incontestée des mangeoires françaises, tue et dévore des chauves-souris en pleine hibernation. La scène se déroule dans une grotte du nord-est de la Hongrie, documentée sur deux hivers par trois chercheurs, Péter Estók, Sándor Zsebők et Björn Siemers, dans la revue Biology Letters, publiée par la Royal Society. Ils rapportent la prédation de mésanges charbonnières sur des pipistrelles communes en hibernation dans une grotte hongroise, avec 18 événements de prédation observés directement sur deux hivers.
Le mode opératoire est méthodique, presque professionnel. Les oiseaux chassent en volant lentement et systématiquement le long des parois de la grotte, à l’écoute des bruits des chauves-souris, et les tuent pendant qu’elles sont encore groggy. Une fois la proie repérée, direction le cerveau. Selon plusieurs comptes rendus de cette étude relayés depuis, les mésanges privilégient cet organe, riche en énergie et facile d’accès une fois le crâne fracassé à coups de bec.
À retenir
- Les mésanges charbonnières tuent des chauves-souris hibernantes en fractassant leur crâne au coup de bec pour accéder au cerveau
- Ces oiseaux repèrent leurs proies en écoutant les cris des chauves-souris qui se réveillent, exactement comme un rapace nocturne
- Ce comportement de chasse persiste depuis plus de dix ans dans une grotte hongroise, suggérant une transmission culturelle entre générations
Sommaire
Un rapace de dix-huit grammes qui chasse à l’oreille
Comment un passereau granivore repère-t-il une chauve-souris tapie dans une anfractuosité, dans la pénombre d’une grotte ? Les chercheurs ont eu l’idée de tester l’ouïe des oiseaux. Ils ont mené une expérience de repasse pour vérifier si les mésanges étaient capables d’espionner les cris des chauves-souris se réveillant afin de les localiser dans les fissures rocheuses, et les oiseaux ont clairement entendu les appels et ont été attirés vers le haut-parleur. Le verdict est sans appel : ces mésanges chassent à l’oreille, exactement comme un rapace nocturne traquerait un rongeur dans l’obscurité.
Reste à comprendre le déclencheur. Pourquoi un oiseau habitué aux graines et aux insectes se met-il soudain à tuer des mammifères ? La réponse tient en un mot : la faim. La diminution substantielle de la prédation sur les chauves-souris après un nourrissage expérimental des mésanges appuie l’hypothèse selon laquelle tuer des chauves-souris répond à un besoin alimentaire en période de disette. dès que les graines et les baies suffisent à nourrir la colonie, les mésanges laissent les pipistrelles tranquilles. Le communiqué de l’Institut Max Planck d’ornithologie, qui a coencadré l’étude, précise d’ailleurs que lorsque les chercheurs ont offert une nourriture alternative aux oiseaux, ceux-ci l’ont mangée et ont montré peu ou pas d’intérêt à retourner dans la grotte.
Un comportement qui dure depuis plus de dix ans
Ce n’est pas un incident isolé, une anecdote curieuse à ranger dans un tiroir. Les relevés de prédation des mésanges sur les chauves-souris dans cette grotte s’étalent désormais sur plus de dix ans, ce qui pose la question d’une transmission culturelle dans la diffusion de cette innovation alimentaire. Une mésange vit rarement plus de quelques années. Le fait que le comportement persiste sur une décennie suggère donc qu’il ne s’agit pas d’un seul individu ingénieux, mais d’un savoir-faire transmis d’un oiseau à l’autre, génération après génération.
Le site National Geographic, qui a couvert l’étude à sa sortie, a soulevé la même hypothèse en évoquant un précédent célèbre chez les mésanges britanniques. Il existe un précédent pour ce genre de transmission : des mésanges bleues britanniques ont appris à ouvrir des bouteilles de lait pour boire la crème du dessus, un comportement qui s’est répandu comme une traînée de poudre dans tout le pays. Un geste malin, appris par observation, peut donc essaimer dans toute une population en quelques années. Reste que dans le cas des chauves-souris, aucune étude n’a pour l’instant confirmé formellement ce mécanisme de transmission, la question demeure ouverte.
Il faut aussi rappeler l’échelle de la scène. Peter Estók a passé deux hivers à observer un groupe d’une cinquantaine de mésanges charbonnières chassant des chauves-souris. Cinquante oiseaux, une seule grotte, deux hivers rigoureux. Le phénomène n’a rien d’un accident ponctuel : c’est une stratégie de survie collective, activée dès que le mercure chute et que la neige recouvre les dernières graines.
Deux voisins de nos jardins, une histoire qui nous concerne
La mésange charbonnière est l’oiseau le plus commun de nos mangeoires. La pipistrelle commune est la chauve-souris la plus répandue en France. Les deux espèces cohabitent, hivernent parfois à quelques mètres l’une de l’autre, dans une cave, sous une toiture, dans un tas de bois. Le décor hongrois n’a rien d’exotique : combles, caves et jardins français réunissent exactement les mêmes ingrédients.
Faut-il pour autant craindre pour les colonies de pipistrelles qui hivernent près de chez soi ? Rien ne permet de l’affirmer à ce stade. Le comportement documenté en Hongrie reste, à la connaissance des chercheurs qui l’ont publié, localisé à cette grotte précise et à ses conditions climatiques particulières, hivers très rigoureux, neige persistante, cavité suffisamment éclairée pour que les oiseaux s’y repèrent. La grotte observée avait une grande entrée, ce qui laissait pénétrer un peu de lumière et permettait aux oiseaux de se repérer dans la semi-obscurité. Sans cette configuration, la chasse devient beaucoup plus difficile pour un oiseau diurne.
Ce qui frappe, en creusant l’histoire de la mésange charbonnière, c’est la répétition du motif. Une autre étude, publiée en 2019 dans Current Biology par Jelmer Samplonius et Christiaan Both, avait déjà documenté des mésanges tuant des gobemouches noirs mâles pour s’emparer de leurs nichoirs, un comportement là aussi lié à un dérèglement saisonnier, le réchauffement climatique désynchronisant les périodes de reproduction des deux espèces. La mésange, image d’Épinal de la douceur hivernale au jardin, cache décidément un redoutable sens de l’opportunisme quand les ressources se raréfient.
Sources : pubmed.ncbi.nlm.nih.gov | penseeanimale.blogspot.com | lejardindesoiseaux.fr


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