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On imagine souvent le Groenland comme un territoire complètement englacé, à la météo hostile et dénué de vie, ou presque. Mais l'île se transforme en raison d'un climat qui change. Dans le premier épisode de ma série de cinq reportages réalisés au sud du Groenland, j'ai évoqué les phénomènes météo nouveaux qui apparaissent désormais au Groenland, comme les incendies. Mais les transformations du climat influencent forcément la nature : les plantes, les animaux sauvages et la glace évoluent. Les habitants, comme les scientifiques, en sont témoins.
Des terres asséchées, des feux qui se multiplient, une sécheresse qui inquiète... Le sud du Groenland, une zone connue comme paradisiaque en comparaison au reste de l'île, se transforme de manière étonnante et déconcertante. Découvrez le premier épisode d'une série de cinq reportages inédits réalisés dans la région la plus fascinante, et spectaculaire, de cette île méconnue et inexplorée.... Lire la suite
Un iceberg à la forme très artistique près de Qassiarsuk au Groenland. © Karine Durand
Une terre de plus en plus verte
Début juillet 2026, j'ai passé du temps à Qassiarsuk, un petit village situé à l'extrême sud de l'île : la première chose qui frappe en arrivant (par la mer forcément, il s'agit des fjords), ce sont les massifs montagneux et l'eau turquoise qui circule au milieu. Les panoramas sont d'une beauté saisissante et il y a tout de suite quelque chose qui saute aux yeux en débarquant sur terre : de vastes collines verdoyantes, des prairies remplies de foin et de fleurs, des plantes aromatiques, et de petits arbustes au ras du sol. Nul doute que le sud du Groenland est bien une « terre verte » (comme son nom l'indique en anglais « Greenland »). La toundra est d'une grande diversité végétale, malgré son aspect aride.
La biodiversité du Groenland est bien plus diversifiée que ce qu'on imagine. © Karine Durand
Selon les chercheurs de l'Université de Leeds en Angleterre, la surface couverte par la végétation a doublé en 30 ans au Groenland. Là où la glace fond, la roche est rapidement colonisée par des espèces végétales. Les chercheurs ont comparé les images satellites de 1980 à celles de 2010 et ils ont découvert un paysage en pleine transformation : la glace ne laisse pas seulement place à des roches, mais aussi à toute une végétation qui s'installe. En 30 ans, la surface recouverte de végétation est passée de 33 774 km2 en 1980, à 87 475 km2 en 2010. Plus le nombre de jours avec des températures positives augmente, plus la végétation se développe, au nord comme au sud.
Au cours de mes randonnées, je suis étonnée par la présence omniprésente de petites fleurs et, par endroits, de nombreux petits papillons blancs. Ces fleurs dégagent parfois une douce odeur, renforcée par le vent. De leur côté, mes hôtes avouent n'avoir constaté aucun changement dans la végétation depuis une trentaine d'années sur place : les nombreuses plantes et fleurs présentes en juillet ont toujours été là à cette époque, de mémoire d'hommes.
Des fleurs de coton au sud du Groenland. © Karine Durand
Le développement de la végétation est effectivement inégal sur l'île, et l'extrême sud est naturellement une zone verte. Et il y a un point important à prendre en compte : il s'agit d'une zone de pâturage de moutons et, ici, ce sont les ovins qui façonnent le paysage. Le village de quelques dizaines d'habitants dans lequel je séjourne possède quatre fermes, de 600 à 800 moutons chacune, en plus des chevaux domestiques ou sauvages. En broutant toutes les pousses, les moutons modifient le cycle naturel de la végétation : leur action n'est pas forcément négative pour autant, l'impact est complexe. Élevés en liberté, leur action de broutage permet de booster certaines espèces, et de limiter le développement d'autres.
Les moutons islandais, présents par milliers dans chaque village du sud du Groenland, façonnent le paysage et la végétation. © paolocudicini, Adobe Stock
Avec le climat qui se réchauffe, les Groenlandais font aussi des expériences : plusieurs tentatives pour planter des forêts ont été effectuées. J'ai pu aller marcher dans l'une des très rares forêts de l'île, un domaine composé de pins le long du littoral. Ces plantations de forêts sont un succès dans certaines zones, et un échec dans d'autres, notamment à cause du vent trop violent. Les motivations sont scientifiques, écologiques, et économiques (la production de bois). Ces expériences ne font pas l’unanimité, car introduire des pins peut modifier l'écosystème existant, et si ceux-ci se développaient à grande échelle, il pourrait y avoir une autre conséquence : un réchauffement supplémentaire, les forêts offrent en effet une couverture sombre aux terres et provoquent une baisse de l'albédo.
Une forêt de pins plantée par les humains en guise d'expérience au sud du Groenland. © Karine Durand
Des vers géants surnommés « bêtes terrifiantes » par les scientifiques découverts au Groenland
Dans le nord du Groenland, des chercheurs viennent de découvrir des « bêtes terrifiantes ». Des vers de 30 centimètres de long qui faisaient figure, à leur époque, il y a plus de 500 millions d’années, de superprédateurs.... Lire la suite
Des ours polaires qui dérivent jusqu’au sud
Si la végétation est impactée par le changement climatique, les animaux le sont forcément. L'animal emblématique du Groenland est bien sûr l'ours polaire : l'espèce vit essentiellement au nord de l'île, dans la zone la plus froide. Je n'ai pas vu d'ours polaire au cours de mon séjour. Cela n'est pas impossible non plus au sud, mais inimaginable en plein été.
Les habitants de Qassiarsuk, les craignent énormément. Il arrive que des ours dérivent sur des plaques de banquise, du nord-est au sud, contre leur volonté. Les courants océaniques peuvent emporter ces plaques, avec parfois un ours dessus, sur des centaines de kilomètres : c'est une migration totalement involontaire de l'ours, ce qui met l'animal dans une grande détresse. C'est alors une situation d'alerte maximale pour la population : à Qassiarsuk, l'événement s'est produit ces dernières années au printemps. Au fur et à mesure du déplacement de l'ours en question, un habitant est désigné pour surveiller sa position lorsque l'animal passe à proximité de chez lui, puis la responsabilité est ensuite transférée à un autre habitant lorsque l'ours passe devant son habitation. Cette situation est source d'un immense stress chez les villageois, qui sont responsables de la sécurité de leurs voisins si l'ours venait à atteindre la terre ferme. Leur rôle serait alors d'alerter toutes les personnes vivant à proximité.
Il n'y a pas de preuve scientifique que cette dérive des ours est plus fréquente qu'avant, mais de nombreux habitants estiment que le phénomène s'est davantage produit ces dernières années. Avec le réchauffement, il est possible que les plaques de glace soient plus fragiles. Que deviennent ces ours ? Certains arrivent à regagner le nord du Groenland grâce aux courants, d'autres restent sur place et s'adaptent au climat du sud.
Les ours polaires dérivent parfois sur des plaques de banquise, jusqu'à atteindre des zones où ils ne sont pas censés vivre. © Paul, Adobe Stock
Ce qui frappe au sud du Groenland, c'est la présence massive d'aigles arctiques, de leur vrai nom « aigle de mer à queue blanche » ou « pygargue à queue blanche ». Ils nous ont accompagné en permanence lors de nos randonnées, parfois par dizaines, et de très près.
Un aigle arctique, reconnaissable à sa queue blanche, en train de pêcher. © andyastbury, Adobe Stock
Quel plaisir de les voir de ma fenêtre chaque matin perchés sur les icebergs avoisinants. Après avoir soufferts de la pression humaine et de la pollution dans les années 1950, l’espèce est désormais en progression. Certains pensent aussi que le réchauffement climatique, qui allonge la période sans glace de mer au sud, facilite l'accès aux poissons et permet aussi à l'espèce de prospérer.
Un couple d'aigles visible depuis ma fenêtre de chambre le matin. © Karine Durand
Des icebergs plus nombreux qu’avant ?
Impossible de séjourner au Groenland sans croiser d'icebergs : ils sont partout à cette époque de l'année (en juillet), et dérivent au gré des courants. Chaque matin, le spectacle est différent : un iceberg spectaculaire présent la veille devant ma fenêtre n'est désormais plus là, mais d'autres sont subitement apparus. Bien que les icebergs flottent sur l'eau, ils sont différents de la banquise. Cette dernière est une glace de mer, les icebergs sont issus de la glace terrestre. Ce sont des morceaux qui se détachent des glaciers et sont ensuite poussés par les vents et courants. En randonnée, le craquement des glaciers était régulier, et faisait penser à du tonnerre.
Les icebergs se détachent des glaciers de ce type au printemps et à l'été. © Karine Durand
Y a-t-il de plus en plus d'icebergs qui se détachent des glaciers avec le dérèglement climatique ? Le phénomène est normal et les icebergs sont naturellement plus nombreux au printemps et à l'été lorsque la glace est fragilisée par les températures. Mais plusieurs études montrent tout de même que le vêlage d'icebergs s'accélère d'année en année.
Plusieurs études tendent à prouver que les icebergs sont de plus en plus nombreux au Groenland en raison du réchauffement de l'atmosphère et de l'océan. © Karine Durand
L'augmentation de leur nombre n'est pas forcément constatée chaque année, mais une tendance à la hausse se produit depuis les années 1980.
Le plus grand glacier du Groenland n'a jamais fondu aussi vite : le point de non-retour approche
Le glacier Jakobshavn, géant record du Groenland – le plus vaste, le plus rapide, le plus effroyablement en retrait –, accélère sa dégringolade vers l’océan. Ancré sur la côte ouest de l’île, il fond à vue d’œil et les scientifiques avertissent : le point de non-retour guette, prêt à tout emporter.... Lire la suite
Une nature fascinante, des icebergs de plus en plus visibles, et un accès facilité par la fonte des glaces : le Groenland mise une grande partie de son développement sur l'attrait touristique. L'île intéresse désormais le monde entier pour des raisons touristiques, scientifiques, mais aussi stratégiques, ce sera l'objet du troisième épisode de cette série de reportages inédits à retrouver demain.


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