En 1904, le jardinier en chef du zoo du Bronx remarque des taches orangées sur l’écorce de quelques châtaigniers américains, accompagnées de feuilles qui se dessèchent prématurément. Rien d’alarmant en apparence. Pourtant, cette observation banale marque le début de l’une des catastrophes écologiques les plus rapides et les plus complètes de l’histoire nord-américaine : en un demi-siècle, un champignon microscopique venu d’Asie va faire disparaître quatre milliards de châtaigniers des forêts de l’Est des États-Unis.
À retenir
- Comment un simple plant importé d’Asie a déclenché l’une des plus grandes catastrophes écologiques nord-américaines
- Le mécanisme redoutable d’un champignon qui étouffe lentement ses arbres hôtes, arbre après arbre
- Pourquoi les racines restent vivantes mais prisonnières d’une boucle sans fin qui empêche l’espèce de renaître
Sommaire
- Un jardinier zélé et une découverte qui arrive trop tard
- Comment un simple chancre a fait tomber un géant des forêts
- Des souches increvables et une résurrection incertaine
Un jardinier zélé et une découverte qui arrive trop tard
L’agent pathogène s’appelle Cryphonectria parasitica. Il est natif d’Asie de l’Est où il est observé en Chine, au Japon et en Corée. Les espèces de châtaigniers asiatiques ont co-évolué avec ce champignon et développé une tolérance à sa présence. Le problème, c’est qu’il a voyagé. Le pathogène a été introduit en Amérique du Nord sur des plants de pépinière de châtaignier japonais infestés, importés d’Asie, et ces arbres ont été largement distribués lorsqu’ils ont été vendus à des pépinières à travers les États-Unis.
Le zoo du Bronx, alors flambant neuf, avait fait planter des essences venues du monde entier pour ses collections botaniques. Personne n’imaginait qu’une poignée de jeunes plants japonais transporterait, tapi sous leur écorce, un champignon capable de rayer de la carte l’arbre le plus commun des forêts orientales américaines. Le chancre du châtaignier a été documenté pour la première fois en 1904 dans un arrondissement de New York. Un mycologue est ensuite venu constater les dégâts sur place, et a identifié le coupable.
La suite s’est jouée en quelques années à peine. À partir de ce point, C. parasitica s’est propagé rapidement, dépassant 30 kilomètres par an, à travers l’aire de répartition native du châtaignier américain. D’autres estimations parlent d’une propagation portée par le vent, à environ 80 kilomètres par an, arbre après arbre. Dès 1910, la panique est telle que des coalitions se forment et des lignes de quarantaine sont tracées, tandis que des scouts sont mobilisés pour parcourir les forêts et abattre les arbres infectés. Rien n’y fera. En 1925, le champignon avait décimé la population de châtaigniers américains sur une zone s’étendant sur 1 600 kilomètres au nord, au sud et à l’ouest de son point d’entrée.
Le mécanisme est aussi discret que redoutable. Le champignon a besoin de blessures fraîches, de fissures de croissance ou d’écorce morte pour pénétrer les tissus de nouveaux arbres hôtes, et ses spores se propagent localement par le vent, la pluie, les insectes et les petits animaux. Une fois installé, il ne pardonne pas : une fois que Cryphonectria parasitica colonise une blessure, il devient inarrêtable, sécrétant un acide oxalique qui tue de plus en plus de cellules du châtaignier tout en nourrissant le champignon.
Le tronc se couvre alors de chancres qui finissent par l’étrangler. Ces chancres bloquent le transport de l’eau et des nutriments, entraînant la mort de l’arbre en un à trois ans environ. Symboliquement, ce sont d’abord les branches maîtresses qui périssent, puis le tronc entier s’effondre, laissant une charpente morte au milieu de la forêt.
L’ampleur du désastre tient aussi à la place qu’occupait cet arbre. Dans les Appalaches, le châtaignier américain était autrefois dominant, représentant près d’un arbre sur quatre dans la région des Appalaches centrales. Il ne s’agissait pas d’un arbre parmi d’autres : sa taille imposante, atteignant souvent 30 mètres de hauteur, créait une canopée substantielle offrant abri et ombre à de nombreuses autres espèces. Sa disparition a donc reconfiguré des écosystèmes entiers, pas seulement supprimé une essence parmi d’autres.
Le bilan chiffré varie légèrement selon les sources, entre trois et quatre milliards d’arbres, mais l’ordre de grandeur reste vertigineux. Un nombre estimé à quatre milliards d’arbres a succombé à la maladie, altérant la structure des forêts et ayant de graves répercussions économiques sur les industries du bois et de la noix. Pour mesurer l’échelle du phénomène : au moment où le fléau a suivi son cours, près de 4 milliards de châtaigniers américains répartis sur environ 300 000 miles carrés avaient disparu. C’est une surface plus vaste que la France entière, vidée d’une seule espèce d’arbre en à peine deux générations humaines.
Des souches increvables et une résurrection incertaine
Le châtaignier américain n’est pourtant pas totalement rayé de la carte. Le champignon s’attaque à la partie aérienne de l’arbre, mais épargne curieusement les racines. Le chancre ne peut pas tuer le système racinaire souterrain, car le pathogène est incapable de rivaliser avec les micro-organismes du sol, et des rejets de souche poussent vigoureusement dans les zones défrichées ou perturbées où la lumière abonde. Ces rejets grandissent quelques années, avant d’être eux aussi rattrapés par le champignon. Le chancre tue la partie aérienne de l’arbre, mais le système racinaire peut survivre pour former de nouvelles pousses qui atteignent environ 4,5 mètres de hauteur avant d’être tuées par le champignon. Un cycle sans fin, une sorte de mort en boucle qui maintient l’espèce en vie sans jamais lui permettre de refleurir vraiment.
Le champignon lui-même n’a pas disparu, loin de là. Il persiste et se reproduit sur les châtaigniers américains morts ou vivants, ainsi que sur de nombreuses autres espèces d’arbres, dont plusieurs espèces de chênes, l’érable, le noyer, le hêtre américain et le tulipier de Virginie, si bien qu’il reste aujourd’hui largement présent en Amérique du Nord. Des organisations comme l’American Chestnut Foundation travaillent depuis des décennies sur des croisements avec des variétés asiatiques résistantes, et plus récemment sur des versions génétiquement modifiées, dans l’espoir de redonner un jour sa canopée à cet arbre qui abritait autrefois, à lui seul, un quart des forêts appalachiennes.
Sources : biologyinsights.com | tacf.org


7 hour_ago
28



























.jpg)






French (CA)