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En refusant pendant 14 mois de signer un seul document, une fonctionnaire américaine a littéralement épargné aux États-Unis des milliers d’enfants malformés

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Il existe des gestes administratifs qui changent le cours de l’histoire, et celui dont il est question ici en est probablement l’un des exemples les plus frappants du vingtième siècle. Imaginez une femme, à peine arrivée dans son nouveau poste, qui décide de tenir bon face à une industrie pharmaceutique entière, malgré les menaces, les pressions et les accusations d’incompétence. Ce n’est pas un scénario de série télévisée, mais une histoire bien réelle qui s’est déroulée aux États-Unis au tout début des années 1960. Cette femme s’appelait Frances Oldham Kelsey, et son entêtement a littéralement sauvé des milliers d’enfants américains d’un drame sanitaire qui a pourtant ravagé l’Europe. Retour sur une histoire méconnue, où la rigueur scientifique d’une seule personne a pesé plus lourd que les intérêts financiers d’un géant pharmaceutique.

La femme qui a dit non à une industrie entière

En 1960, Frances Oldham Kelsey vient d’intégrer la Food and Drug Administration (FDA), l’agence américaine chargée d’autoriser ou de refuser la mise sur le marché des médicaments. Cette pharmacologue d’origine canadienne n’occupe son poste que depuis quelques semaines lorsqu’on lui confie un dossier qui semble, à première vue, sans grande difficulté : l’homologation d’un somnifère déjà largement commercialisé en Europe. Rien d’exceptionnel, en apparence, pour une jeune recrue qui pourrait facilement se laisser impressionner par la routine administrative et les délais imposés.

Pourtant, quelque chose dans ce dossier interpelle Kelsey. Les données fournies par le laboratoire lui paraissent incomplètes, voire lacunaires sur des points essentiels. Plutôt que de valider une procédure qui semblait pourtant acquise ailleurs dans le monde, elle choisit de creuser, de questionner, de demander des compléments d’information. Un choix qui, avec le recul, s’avérera être l’une des décisions les plus déterminantes de l’histoire de la pharmacovigilance moderne.

Thalidomide : le médicament miracle qui cachait un poison

Le médicament en question s’appelle la thalidomide, vendu en Europe sous les noms de Softenon ou Contergan. Présenté comme un somnifère miracle, il est également prescrit aux femmes enceintes pour soulager les nausées matinales, ce fléau bien connu du premier trimestre de grossesse. Le produit connaît un succès commercial fulgurant sur le Vieux Continent, où des millions de comprimés sont distribués sans que personne ne s’inquiète vraiment de ses effets sur le développement du fœtus.

Mais ce que les laboratoires ne savaient pas, ou n’avaient pas suffisamment étudié, c’est que la thalidomide traverse la barrière placentaire et interfère gravement avec le développement des membres du fœtus. Le résultat est terrifiant : des milliers de nourrissons naissent avec des malformations sévères, notamment des membres atrophiés directement rattachés au tronc, un phénomène que l’on appelle la phocomélie. En Europe, on estime qu’environ dix mille enfants naissent avec ces malformations en l’espace de quelques années, sans compter les nombreuses fausses couches et les décès avant l’âge d’un an. Un véritable désastre sanitaire, qui va peu à peu éclater au grand jour grâce aux travaux de chercheurs allemands et australiens établissant le lien entre le médicament et ces malformations congénitales.

Quatorze mois de résistance face à des pressions énormes

Face à ce dossier qu’elle juge insuffisamment documenté, Kelsey utilise une arme redoutablement efficace : le délai réglementaire. La loi américaine impose alors un maximum de soixante jours pour statuer sur une demande d’autorisation. Mais rien n’empêche de redemander des données supplémentaires, ce qui a pour effet de faire repartir le compteur à zéro. C’est exactement ce que fait Kelsey, encore et encore, pendant près de quatorze mois.

Le laboratoire Richardson-Merrell, détenteur des droits du médicament aux États-Unis, ne l’entend pas de cette oreille. Les responsables multiplient les appels, les lettres, les visites au sein de la FDA, allant jusqu’à accuser Kelsey d’incompétence et de retarder sans raison valable un médicament qu’ils présentent comme parfaitement sûr. La pression est intense, presque quotidienne, mais Kelsey ne cède pas. Elle explique par la suite avoir eu le sentiment tenace que les données manquantes cachaient un problème bien plus grave qu’un simple retard administratif. Ce pressentiment, fondé sur sa rigueur scientifique et son exigence de preuves solides concernant la toxicité nerveuse du produit, va s’avérer d’une justesse redoutable. En mars 1962, submergé par les preuves accumulées ailleurs dans le monde, le laboratoire finit par retirer purement et simplement sa demande d’autorisation.

Une décision qui a changé pour toujours la sécurité des médicaments

Le bilan de cette histoire est aussi simple qu’implacable : alors que l’Europe compte plusieurs milliers de cas de malformations liées à la thalidomide, les États-Unis n’en déplorent que dix-sept, essentiellement liés à des échantillons distribués de manière expérimentale à certains médecins avant même l’autorisation officielle. Le médicament n’a en effet jamais été commercialisé sur le sol américain, mais quelques centaines de femmes enceintes y ont malgré tout été exposées via ces distributions à titre expérimental, échappant ainsi partiellement à la vigilance de Kelsey.

Cette résistance acharnée face aux pressions de l’industrie n’est pas passée inaperçue. Le 7 août 1962, le président John F. Kennedy remet en personne à Frances Kelsey le President’s Award for Distinguished Federal Civilian Service, la plus haute distinction civile américaine, faisant d’elle la deuxième femme à recevoir cet honneur. Mais au-delà de la reconnaissance individuelle, c’est tout le système de régulation pharmaceutique américain qui va s’en trouver transformé. Le scandale de la thalidomide conduit directement à l’adoption des amendements Kefauver-Harris en 1962, qui renforcent considérablement les exigences réglementaires : désormais, les laboratoires doivent prouver non seulement la sécurité de leurs médicaments, mais également leur efficacité réelle, avant toute mise sur le marché. Frances Kelsey continuera d’ailleurs à travailler pour la FDA pendant de nombreuses décennies, avant de s’éteindre en 2015, à l’âge vénérable de cent un ans.

Cette histoire résonne encore aujourd’hui comme un rappel salutaire : parfois, il suffit d’une seule personne, animée par la rigueur et le doute méthodique, pour éviter une catastrophe sanitaire d’une ampleur considérable. À une époque où la vitesse et la rentabilité guident souvent les décisions industrielles, l’exemple de Frances Kelsey pose une question qui reste d’actualité : combien de drames pourraient être évités si l’on osait, plus souvent, prendre le temps de douter avant d’approuver ?

Brice L.

Rédigé par Brice L.

Brice est un journaliste passionné de sciences. Il collabore avec Sciencepost depuis plus d'une décennie, partageant avec vous les nouvelles découvertes et les dossiers les plus intéressants.

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