Face à un nombre de gardes à vue record, des avocats et associations de défense des droits humains dénoncent « une répression policière sans précédent » du mouvement des lycéens. Ce dont se défend le ministre de l’Intérieur, qui assure que sa réponse est « proportionnée ». À l’approche de l'élection présidentielle, le gouvernement pourrait avoir la volonté de montrer les muscles pour illustrer le fait qu’il agit et éviter que la contestation sociale ne prenne de l’ampleur avec le retour annoncé samedi des gilets jaunes.

Alexandra Simard - Aujourd'hui à 17:01 | mis à jour aujourd'hui à 17:12 - Temps de lecture :

Digiteka PlaceHolder

Le nombre d’interpellations est astronomique : près de 8 000 personnes, majoritairement des mineurs, ont été placées en garde à vue en France depuis le début du mouvement lycéen il y a moins d’un mois, selon les derniers chiffres dévoilés mercredi par le ministère de la Justice - la préfecture de police de Paris annonce même ce jeudi 1 260 interpellations en région parisienne depuis le début de la mobilisation. Et le retour annoncé des gilets jaunes samedi pourrait bien venir gonfler ce premier bilan. À titre de comparaison, le mouvement des gilets jaunes, entre novembre 2018 et septembre 2019, avait donné lieu à plus de 6 700 gardes à vue. Autre comparaison : lors des émeutes consécutives à la mort de Nahel, tué par un policier en 2023, il avait été procédé à environ 4 000 interpellations en une dizaine des jours.

Samedi, des avocats défileront aux côtés des manifestants. Ils se préparent à de nouvelles gardes à vue, jugées pour la plupart « infondées », selon le Syndicat national des avocats : « De nombreuses interpellations donnent lieu à des gardes à vue et des défèrements dans des procédures qui pourtant sont vides et/ou ne tiennent pas juridiquement, le défèrement étant ainsi détourné de son objectif », dénonce ce syndicat classé à gauche. À l’issue des près de 8 000 gardes à vue enregistrées depuis le début des blocages lycéens, 2 700 poursuites pénales et 2 200 alternatives aux poursuites ont été prononcées, ainsi que 1 300 classements sans suite.

Près de 8 000 gardes à vue, c’est bien plus que lors des précédents mouvements sociaux en France. Photo Sipa/Elias Neil Benleulmi

Près de 8 000 gardes à vue, c’est bien plus que lors des précédents mouvements sociaux en France. Photo Sipa/Elias Neil Benleulmi

Comment expliquer ce nombre de gardes à vue sans précédent ? Selon le gouvernement, la réponse policière serait proportionnelle au niveau de violences des manifestants. Les manifestations lycéennes seraient-elles plus violentes que les précédents mouvements ? Une donnée pas facile à objectiver. Il est vrai que pour la première fois, des personnels de l’Éducation nationale ont été agressés lors de ces manifestations - près de 150 d’entre eux ont été blessés. Tandis que du côté des policiers et gendarmes, on recense près de 1 000 blessés et 250 chez les élèves. Néanmoins, lors du mouvement des gilets jaunes, le bilan humain était plus élevé (11 morts et 2 500 blessés côté manifestants et 1 800 blessés du côté force de l’ordre), mais le nombre de gardes à vue pas aussi important.

Montrer qu’on agit et éviter la propagation du mouvement

Le motif serait-il alors politique, à l’approche de l’élection présidentielle ? C’est une hypothèse, selon le chercheur spécialiste de la police Mathieu Zagrodzki. « Nous sommes à quelques mois d’une élection présidentielle avec un Rassemblement national qui caracole en tête des sondages sur des positions qui sont clairement répressives. Il y a un enjeu politique et communicationnel qui est, face à une opinion publique qui est en demande d’ordre, de dire qu’on ne reste pas les bras croisés. Et ne pas rester les bras croisés, c’est quoi ? C’est la judiciarisation. L’interpellation, c’est quantifiable », avance le chercheur associé au CESDIP. Surtout, le gouvernement pourrait avoir envie d’éteindre rapidement le mouvement des lycéens pour éviter une contestation sociale de plus grande ampleur, avec le retour annoncé des gilets jaunes samedi.

Les critiques de la gestion du maintien de l’ordre en France ne datent pas d’hier. En 2023, lors des manifestations contre la réforme des retraites (3 200 gardes à vue pour 48 jours de mobilisation), Dominique Simonnot, alors Contrôleuse générale des lieux de privation de liberté (CGLPL), dénonçait « les gardes à vue préventives », rappelant que ce recours massif, à titre préventif, à la privation de liberté, afin d’assurer le maintien de l’ordre, « n’est prévu par aucun texte du droit français ».

« Double discours »

D’une manière globale, « la gestion de l’ordre public tendrait à s’éloigner d’un modèle du maintien de l’ordre centré sur l’usage de la force vers un modèle visant à un meilleur équilibre entre les droits de perturber et la garantie de l’ordre. Mais il ne semble pas que ce soit le cas en France », estiment les chercheurs Sebastian Roché et Laural Miller dans un article universitaire. Une analyse que ne partage pas le syndicat Alliance Police nationale, qui a porté plainte contre l’État pour « mise en danger de la vie d’autrui ». Le syndicat dénonce le « double discours du gouvernement », avec d’une part un ton ferme tenu par le ministre de l’Intérieur et de l’autre des consignes données aux policiers sur le terrain visant à « lever le pied » face aux violences.

Articles les plus lusFaits-divers - Justice