Cinquante exemplaires fabriqués entre 1959 et 1965, zéro exportation, une seule usine capable d’en produire, et un algorithme de retrait interne pour effacer les traces. Voilà le bilan comptable d’une machine qui aurait pu changer l’histoire de l’informatique : le Setun, le seul ordinateur ternaire jamais produit en série au monde.
Setun était un ordinateur développé en 1958 à l’Université d’État de Moscou, construit sous la direction de Sergei Sobolev et Nikolay Brusentsov. Contrairement à toutes les machines occidentales de l’époque, déjà verrouillées sur le duo 0/1, celle-ci ne comptait pas en binaire. C’était le premier ordinateur ternaire moderne, utilisant le système numérique ternaire équilibré et une logique à trois valeurs au lieu de la logique binaire à deux valeurs qui prévalait ailleurs. Trois états au lieu de deux : -1, 0 et +1. Une bascule mentale qui paraît anodine, mais qui reconfigure entièrement la façon dont une machine additionne, soustrait et gère les nombres négatifs.
À retenir
- Un ordinateur soviétique fonctionnait en trois états (-1, 0, +1) au lieu de deux, reposant sur une logique mathématique jugée supérieure
- Seulement 50 exemplaires ont vu le jour, conçus manuellement par une équipe réduite dans une salle de 60 mètres carrés
- Malgré son succès sur le terrain et son prix imbattable, la production a été arrêtée pour des raisons purement administratives
Sommaire
- Un prototype né dans une salle de 60 mètres carrés
- Une machine fiable, utilisée du désert aux steppes gelées
- Le sabordage administratif d’une réussite technique
- Une deuxième vie avortée, et un héritage jamais repris
Un prototype né dans une salle de 60 mètres carrés
L’histoire commence modestement. En 1956, Brusentsov a démarré la conception avec quatre ingénieurs et cinq techniciens en plus de lui-même, toute l’équipe travaillant dans une salle de 60 mètres carrés équipée de tables de laboratoire, où ils ont conçu et assemblé la machine à la main. Pas de laboratoire flambant neuf, pas de budget pharaonique : juste une intuition mathématique et des bricoleurs de génie. En 1958, l’équipe est passée à 20 personnes et le premier modèle du Setun a été assemblé.
Le choix du ternaire n’était pas un caprice théorique. Il reposait sur une réalité mathématique que peu de gens connaissent : la base la plus efficace pour représenter des nombres n’est pas 2, mais 3, la valeur la plus proche de la constante e (2,718), qui définit l’efficacité maximale d’un système de numération positionnelle. Concrètement, avec des unités arithmétiques de 18 trits, la machine produisait une plage numérique de 387 420 489 nombres entiers, quand un ordinateur binaire moderne aurait besoin de près de 29 bits pour représenter la même plage. Un trit en dit donc mécaniquement plus qu’un bit.
Faute de transistors disponibles en URSS à l’époque, l’équipe a dû ruser. Le système reposait sur des cellules ferrite-diode : Brusentsov a utilisé ce qui était disponible, des tores de ferrite et des diodes, deux tores fonctionnant comme un seul circuit temporisé pour produire trois états stables. Un détour technique astucieux, mais qui avait un coût caché : cette solution à quatre états physiques pour simuler trois valeurs logiques s’est révélée 25 % moins efficace que le binaire pur, ce qui a fragilisé le projet dès le départ.
Une machine fiable, utilisée du désert aux steppes gelées
Sur le terrain, pourtant, le Setun a fait ses preuves. La machine a servi aux essais de moteurs d’avion, aux prévisions météorologiques à court terme et aux calculs scientifiques, fonctionnant sans faille dans des climats aussi variés que le désert d’Achgabat et les hivers rigoureux de Iakoutsk, presque sans support technique ni pièces de rechange. Ce n’est pas un prototype de laboratoire resté sagement dans un sous-sol : c’est un outil de calcul industriel, déployé dans des conditions extrêmes, qui a tenu la distance.
Le nom Setun vient d’une rivière proche de l’université. Sur le plan économique, la machine était même redoutablement compétitive. Le lead designer, Nikolay Brusentsov, revendiquait fièrement un coût de production d’environ 27 500 roubles par unité, une somme dérisoire comparée aux mastodontes binaires de l’époque, pour une fiabilité éprouvée sur plus de cinquante exemplaires livrés. Elle était produite loin de Moscou : l’ordinateur était fabriqué pour répondre aux besoins de l’Université d’État de Moscou, à l’usine mathématique de Kazan.
Le sabordage administratif d’une réussite technique
Le problème n’a jamais été technique. C’est là que l’histoire bascule dans l’absurde bureaucratique. L’usine de Kazan avait été chargée par décret du Conseil des ministres soviétique de produire en série les ordinateurs Setun, mais la direction de l’usine n’était pas intéressée par une production à grande échelle d’ordinateurs. Résultat : un bras de fer permanent entre les ingénieurs moscovites et des directeurs d’usine qui traînaient des pieds. Le 30 novembre 1961, le directeur de l’usine de Kazan a été contraint de signer un acte mettant fin aux tentatives de cesser la production, qui s’est ensuite poursuivie à un rythme de 15 à 20 machines par an jusqu’en 1965, année où l’usine a refusé de continuer car le prix de vente était jugé trop bas.
La demande, elle, ne faiblissait pas. En 1965, la fabrication du Setun a été arrêtée malgré des commandes insatisfaites, et il a été remplacé par un ordinateur binaire aux performances équivalentes mais plus de 2,5 fois plus cher, alors qu’au total 50 exemplaires avaient été produits. L’URSS a sciemment remplacé une machine moins chère et tout aussi performante par une alternative plus onéreuse, simplement parce qu’elle collait mieux à la doctrine industrielle dominante. Le Setun suscitait pourtant un intérêt marqué à l’étranger, mais le ministère du Commerce extérieur n’a jamais honoré les commandes reçues. Pas un seul exemplaire n’a quitté le territoire soviétique.
Une deuxième vie avortée, et un héritage jamais repris
Brusentsov n’a pas renoncé. En 1970, il a conçu une version améliorée du Setun, nommée Setun-70. Une machine plus radicale encore dans son architecture, dont certains principes annonçaient, sans le savoir, ce qui deviendrait des décennies plus tard l’approche RISC des processeurs modernes. Mais l’histoire s’est répétée en miniature : produite en quelques copies seulement, elle n’a jamais dépassé le stade de la curiosité académique. Depuis, aucun autre ordinateur ternaire d’usage général n’a été fabriqué en série industrielle nulle part dans le monde.
Aujourd’hui, l’idée ressurgit ailleurs, portée par des laboratoires qui planchent sur des transistors à trois états ou des circuits mémristeurs pour les futurs accélérateurs d’intelligence artificielle, dans l’espoir de réduire la consommation électrique des puces. Le raisonnement de Brusentsov, minoritaire pendant soixante ans, redevient soudain d’actualité. Reste une question que les archives soviétiques ne trancheront jamais complètement : combien de temps l’informatique aurait-elle gagné si, en 1965, Moscou avait choisi de garder la machine la moins chère plutôt que la plus conforme à la doctrine du moment ?
Sources : fr.wikipedia.org | wikimonde.com


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