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Cinquante-trois ans après le coup d'État: l'impérialisme américain et la confrontation à venir au Chili

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Des chars soutenant le coup d'État du général Augusto Pinochet en 1973 s'approchent du palais du gouvernement [Photo by @goodvibes11111 / CC BY-SA 4.0]

Il y a cinquante-trois ans, le 11 septembre 1973, les forces armées chiliennes, agissant à la demande de Washington, bombardaient le palais présidentiel de La Moneda et noyaient le gouvernement d'Unité populaire dans un bain de sang. Cette année, cet anniversaire se déroule dans un contexte qui rend la continuité historique, et la rupture, indéniables.

En septembre 1970, alors que l'administration Nixon s'employait à étrangler le gouvernement Allende, le président donna pour instruction au chef de l’antenne de la CIA à Santiago de «faire hurler l'économie», une formule devenue tristement célèbre. La déstabilisation du Chili était une opération secrète: le financement du lock-out des camionneurs, le sabotage de l'économie, la corruption du haut commandement militaire, les millions de dollars versés aux partis et à la presse de droite. Tout l’appareil de subversion fut déployé dans l'ombre précisément parce que la classe dirigeante américaine comprenait qu'elle commettait un acte qu'elle devait dissimuler à sa propre population et au monde entier: étrangler un gouvernement démocratiquement élu et préparer le massacre de la classe ouvrière.

Cette dissimulation est terminée. Ce qui était secret en 1973 est désormais proclamé haut et fort depuis la tribune d'un sommet fasciste à Santiago. L'administration Trump ne cache plus ses opérations en Amérique latine, mais les affiche ouvertement. La différence n'est pas d'ordre moral, mais historique. La bourgeoisie américaine qui pouvait se permettre la discrétion de la CIA en 1973 est aujourd'hui une classe dirigeante en crise, et sa politique impérialiste s'est débarrassée de ses atours libéraux-démocratiques.

Le visage sans fard de l'impérialisme

L'incarnation de cette transformation est l'actuel ambassadeur des États-Unis au Chili, Brandon Judd. Il n'a rien d'un diplomate au sens propre du terme. Ancien responsable syndical de la police des frontières, nommé par Donald Trump, il a été envoyé à Santiago pour symboliser la nouvelle nature des relations bilatérales. Son mandat a été marqué par une succession ininterrompue de menaces et d'ultimatums: avertissements aux ministres chiliens contre toute critique des droits de douane américains, injonction d « aller lire l'accord de libre-échange », publication d'une déclaration secrète sur la sécurité signée par le ministre chilien de la Défense pour afficher la subordination du gouvernement, et que le projet de câble sous-marin chinois est « déjà terminé », tout en menaçant de sanctions les responsables chiliens.

Lors du Forum de Madrid, rassemblement de l'extrême droite internationale qui s'est tenu à Santiago la semaine dernière, à la veille de l'anniversaire du coup d'État, Judd a levé toute ambiguïté. La « doctrine Donroe » (le corollaire de Trump à la doctrine Monroe), a-t-il expliqué, « sera différente pour chaque pays et chaque ambassadeur. Nous sommes habilités à mettre en œuvre cette politique comme bon nous semble dans chaque pays. Or, ce qui est génial, c'est qu’avec des administrations comme celle du président Kast, cela devient très facile ».

« Eh bien, j’ai entendu beaucoup de gens dire que la doctrine Donroe est mauvaise, et cela me fait rire car le Chili l’applique en ce moment même », a ajouté l’ambassadeur.

Ce même forum a servi de tribune à Javier Milei, le président argentin, le plus fervent client de Washington dans tout l'hémisphère. Il y a célébré la chute d'« Allende le communiste » et dénoncé la « gauche radicale » comme un mal « dont le seul objectif est d' anéantir notre mode de vie par la violence et la propagande ». Qu'un chef d'État en exercice se trouve sur le sol chilien quelques jours avant l'anniversaire d'un coup d'État qui a fait des milliers de morts, et fasse l'éloge de la dictature n'est pas une aberration. C'est le reflet logique d'une époque où la bourgeoisie impérialiste et ses alliés régionaux n'éprouvent plus le besoin de masquer leurs intentions sous un vernis démocratique.

Il y a une ligne directe menant des instructions secrètes de Nixon visant à ‘faire hurler l'économie’ aux bravades publiques de Judd et Milei. Ce qui a changé, ce ne sont pas les objectifs de l'impérialisme américain, à savoir subordonner l'Amérique latine aux intérêts de Wall Street et du Pentagone, mais la confiance de celui-ci dans les institutions qui, jadis, garantissaient cette subordination. Trotsky, dans le document fondateur de la Quatrième Internationale, « L'agonie du capitalisme et les tâches de la Quatrième Internationale » (1938), caractérisait cette époque comme celle où les forces productrices avaient depuis longtemps dépassé le cadre de l'État-nation et de la propriété privée. Les États-Unis, qui représentent la concentration la plus extrême de ces forces, montrent en même temps la concentration la plus explosive de ces contradictions. Ce à quoi nous assistons en Amérique latine, c'est l'agonie de l'hégémonie américaine qui s'exprime sous des formes de plus en plus crues et désespérées. Judd n'incarne pas un retour aux proconsuls impériaux du passé; il incarne leur dégénérescence, dépouillée de tout artifice.

L’Etat vassal

Le gouvernement Kast a embrassé cette relation avec un enthousiasme qui est d’importance historique. Le premier jour complet de sa présidence devait être marqué par la signature d'«accords de grande envergure » avec Washington sur les minerais essentiels et la sécurité. Le gouvernement a cherché à aligner le Chili sur le «Bouclier des Amériques», le cadre militaro-policier hémisphérique de l'administration Trump; son ministre de la Défense a signé une déclaration secrète de coopération militaire et policière avec le département de la Guerre américain moins de 24 heures après sa prise de fonctions, un document dont l'existence n'a été révélée que lorsque l'ambassadeur américain a choisi de le publier. Le Chili a été intégré à la «Coalition américaine contre les cartels », s'est joint aux déclarations dirigées par les États-Unis de soutien au gouvernement bolivien face aux barricades populaires et s'est retiré du Mouvement des non-alignés après 55 ans d'adhésion.

Il s'agit là d'une relation de client à patron, ou, comme l’opposition de la pseudo-gauche a été contrainte de le reconnaître, d'une relation de subordonné à maître. La soumission du gouvernement Kast n'est pas une question de style diplomatique. Elle exprime la position objective d'une bourgeoisie nationale qui a perdu la capacité de défendre ses propres intérêts et qui s'est ralliée au pouvoir hégémonique en déclin.

Les contradictions de cette position rongent déjà la classe dirigeante. Le droit de douane de 12,5 pour cent imposé par l'administration Trump sur les exportations chiliennes, sous prétexte de « travail forcé » – un prétexte dont la véritable cible est la Chine – a durement frappé les filières du saumon, des fruits, du vin et du bois, et provoqué des affrontements ouverts entre Washington et les ministres chiliens. Le ministre de la Défense lui-même en est réduit à clamer haut et fort que « [le chili] n’est l'arrière-cour d'aucun pays», avant que l'ambassadeur ne publie un document prouvant le contraire. L'interpellation du ministre des Affaires étrangères, actuellement programmée devant la Chambre des députés, est symptomatique d'une bourgeoisie en plein désarroi, prise entre sa subordination à Washington et l'effondrement de sa propre situation économique.

Des conditions explosives

L’effondrement s'aggrave. La Banque centrale a revu à la baisse ses prévisions de croissance pour 2026, les ramenant à une fourchette allant de 0,25 à 0,75 pour cent, une réduction pouvant atteindre un point de pourcentage en trois mois. L' indice Imacec de l'activité économique a chuté de 1,5 pour cent en juillet par rapport à l'année précédente, son plus mauvais résultat depuis mars 2023.

Techniquement, le pays est en récession. L'inflation a accéléré pour atteindre 4,1 pour cent en rythme annuel, le double des attentes du marché, sous l'effet de la hausse des prix des carburants décidée par le gouvernement. Le chômage a grimpé à 9,5 pour cent, et la banque centrale met en garde contre la destruction d'emplois, notamment dans le secteur formel. La production de cuivre, pilier de l'économie chilienne, a chuté à son plus bas niveau depuis 23 ans, la production minière a reculé de 9,3 pour cent en juillet. Les principaux producteurs, dont BHP, Antofagasta Minerals et Lundin, ont tous revu leurs prévisions à la baisse.

Ce sont précisément là les conditions qu’il y a 53 ans l'administration Nixon s'était employée à créer par des moyens cachés, pour justifier la destruction du mouvement ouvrier. Aujourd'hui, elles sont générées spontanément par la crise du capitalisme mondial, et le gouvernement Kast y répond par le même programme que celui appliqué de force par le régime de Pinochet: austérité, transfert de richesse vers les plus riches et criminalisation de la résistance que suscite la crise.

La résistance se manifeste déjà. Des milliers d'étudiants ont défilé contre le Forum de Madrid et ont été confrontés à des gaz lacrymogènes et à des arrestations massives. Les enseignants et le personnel éducatif manifestent devant le Congrès pour protester contre l'offensive de privatisation. La lutte des classes renaît à l'échelle internationale, aux États-Unis, en Europe, en Asie, et elle prend également de l'ampleur au Chili. La question que pose cet anniversaire n'est pas de savoir si la classe ouvrière se mobilisera, mais sous quelle direction et avec quel programme elle le fait.

Le chloroforme du nationalisme

C’est là que le rôle de la pseudo-gauche, Parti communiste, Frente Amplio, Parti socialiste et Parti pour la démocratie, prend toute son importance pour empoisonner le mouvement ouvrier en le subordonnant à la « voie chilienne vers le socialisme » et en le désarmant face au coup d’État. Leur fonction historique n’a pas changé.

Leur réponse à l'agression flagrante de Judd, Kast et Milei a été une campagne de nationalisme chauvin. Ils ont dénoncé l'ingérence de l'ambassadeur, exigé son silence, porté plainte au titre de la loi sur le renseignement, saisi la Commission inter-américaine des droits de l'homme et, surtout, ils se sont enveloppé dans le drapeau chilien. Le différend avec l'Argentine concernant le détroit de Magellan est devenu l' élément central de leur «opposition», une interpellation du ministre des Affaires étrangères présentée comme une défense des « intérêts supérieurs de notre pays ». « Le Chili a besoin de partenaires et d'alliés, pas de chefs », a déclaré Gonzalo Winter, du Frente Amplio.

C’est là une opération délibérée visant à dissimuler à la classe ouvrière la véritable nature de la situation. La pseudo-gauche présente la confrontation avec Washington comme une atteinte à la «souveraineté» et à la « dignité », susceptible d'être réparée par la voie parlementaire et l'indignation patriotique. Or, la souveraineté dont ils déplorent la violation est celle de la bourgeoisie chilienne. Judd n'est pas une exception au fonctionnement normal de l'impérialisme américain; il en est le vrai visage. La subordination du Chili à Washington n'est pas une erreur diplomatique qu'un ministre des Affaires étrangères plus ferme pourrait corriger; elle est l'expression de la relation de classe entre l'impérialisme américain et la classe dirigeante chilienne, une relation dont la pseudo-gauche fait pleinement partie. Chacun de ces partis a administré l'austérité, une législation d'État policier et la subordination à Washington lorsqu'il était au pouvoir avec Boric. Leur nationalisme est le masque de leur complicité.

La classe ouvrière n'a aucun intérêt à une « souveraineté » de la bourgeoisie chilienne face à la bourgeoisie américaine. Il ne s'agit pas de rétablir une relation clientéliste plus digne, mais de rompre avec le capital, tant étranger que national, et avec le système impérialiste dans son ensemble. La campagne patriotique de la pseudo-gauche vise à canaliser la colère légitime des ouvriers et des jeunes contre l'extrême droite vers l'impasse du parlementarisme bourgeois et du nationalisme chauvin, et ainsi à empêcher la seule chose susceptible de menacer vraiment la classe dirigeante: la mobilisation indépendante de la classe ouvrière contre le capitalisme même.

Ce que prépare la classe dirigeante

Le gouvernement Kast n'est pas un gouvernement bourgeois ordinaire. Son programme comprend des «réformes» économiques dignes de l’ère Pinochet, une réforme constitutionnelle conférant au président le pouvoir de décréter l'état d'urgence pour une durée maximale de 240 jours sans approbation du Congrès, la criminalisation des manifestations et l'intégration au «Bouclier des Amériques». Autant de mesures qui constituent une préparation systématique à la répression violente de la classe ouvrière. Les éléments qui entourent Kast ne s’encombrent pas d’un quelconque attachement aux institutions, à la légalité ou au processus démocratique. Ils ont révélé leur vrai visage le 11 septembre 1973. Ceux qui réclament aujourd'hui la grâce des tortionnaires de la DINA, qui applaudissent les éloges du coup d'État par Milei, qui se rassemblent au Forum de Madrid, ces forces sont les héritiers de la junte et ils annoncent clairement leur intention à la classe ouvrière.

La leçon de 1973 n'est pas que la classe ouvrière était faible ou que l'impérialisme était trop puissant. La classe ouvrière était parfaitement capable de prendre le pouvoir, mais elle a été trahie, désarmée et démobilisée par les organisations mêmes qui prétendaient la représenter, les partis communiste et socialiste, qui insistaient pour dire que la révolution pouvait se faire dans le cadre de l'État bourgeois. Le CIQI a tiré dans sa déclaration du 18 septembre 1973 la seule conclusion valable à ce jour: « Défendez vos droits démocratiques non pas par le biais des fronts populaires et du parlement, mais par le renversement de l'État capitaliste et l'instauration du pouvoir ouvrier. N’ayez aucune confiance dans le stalinisme, la social-démocratie, le centrisme, le révisionnisme ou la bourgeoisie libérale, mais construisez un parti révolutionnaire de la Quatrième Internationale.»

Cinquante-trois ans plus tard, alors que le système capitaliste mondial traverse sa crise la plus profonde depuis les années 1930, la classe ouvrière et la jeunesse chiliennes doivent faire le point de la situation et se préparer en conséquence. Cet anniversaire n’est pas l’occasion de rendre un hommage nostalgique à un passé trahi, comme ceux organisés autour du mausolée de Salvador Allende. C’est l’occasion de tirer les leçons politiques écrites dans le sang en 1973. La classe dirigeante prépare une nouvelle offensive. La « gauche » chilienne s’apprête à anesthésier la résistance. La tâche de la classe ouvrière est de construire ses propres organisations indépendantes, des comités de la base contre la bureaucratie syndicale, son propre parti contre la soi-disant « gauche », et de s’unir internationalement contre le système impérialiste qui tourne une fois de plus dans son agonie sa figure non-fardée vers l’Amérique latine.

(Article paru en anglais le 12 septembre 2026)

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