Le 18 décembre 1970, à 100 mètres de fond dans la mer de Barents, les aiguilles des instruments d’un sous-marin soviétique atteignent une valeur que personne n’avait jamais enregistrée. Le K-162 entre ce jour-là dans l’histoire navale en atteignant 44,7 nœuds en plongée, soit 82,8 kilomètres par heure. Plus d’un demi-siècle plus tard, ce chiffre tient toujours : aucun engin militaire n’a jamais approché cette performance en submersion, ni du côté américain, ni du côté russe. Ce sous-marin, rebaptisé K-222, reste la machine la plus rapide jamais envoyée sous l’eau par un être humain. Et personne n’a cherché à refaire le même pari, pour de très bonnes raisons.
À retenir
- Un sous-marin soviétique dépasse les 82 km/h sous l’eau en 1970 : un record jamais égalé depuis
- Sa coque en titane coûtait 1% du PIB soviétique et nécessitait 400 innovations techniques inédites
- À grande vitesse, le bruit interne atteint 100 décibels : assez fort pour que l’ennemi le détecte facilement
Sommaire
- Un projet interdit de se répéter
- 82,8 km/h sous l’eau : ce que ça signifie concrètement
- Le vacarme qui trahissait tout
- Une leçon gravée dans le titane
Un projet interdit de se répéter
Le K-222 est né d’une directive directe du Comité central du Parti communiste soviétique et du Conseil des ministres du pays, durant l’été 1958. La commande était simple, et folle : construire un sous-marin capable de rattraper n’importe quel groupe aéronaval américain, tirer ses missiles, puis disparaître avant que la réplique n’arrive. Unique en son genre, le projet 661 reposait sur une innovation totale, les ingénieurs concepteurs avaient expressément l’interdiction de s’appuyer sur des principes de conception antérieurs. Résultat ? Cet unique représentant du Projet 661 intégra près de 400 nouveautés techniques.
Parmi les trois matériaux de base considérés pour la construction, l’acier, l’aluminium, le titane, c’est le titane qui fut choisi. Ce choix engendra un coût supérieur, mais permit de réduire fortement la masse totale du sous-marin et de réduire de façon significative son champ magnétique. Sur le papier, c’était du génie pur. Dans les ateliers de Severodvinsk, c’était une autre histoire : le projet exigea le développement de nouvelles techniques de fabrication et de soudage en atmosphère d’argon. Quatre cents entreprises et fournisseurs participèrent à la construction. Six ans de chantier, pour un seul bâtiment.
Le coût final fut vertigineux. Le sous-marin aurait coûté jusqu’à deux milliards de roubles, soit environ un pour cent du PIB soviétique de 1968. Les marins le surnommèrent le « Poisson d’or », une ironie qui en dit long sur l’état d’esprit des équipages face à cette bête de titane qu’on ne pouvait ni copier, ni vraiment maîtriser.
82,8 km/h sous l’eau : ce que ça signifie concrètement
Le K-222 était propulsé par un double réacteur à eau pressurisée de 80 000 chevaux, le double par rapport à tous les autres sous-marins du monde. À 44,7 nœuds, il dépassait largement les attentes initiales de ses concepteurs, qui espéraient une vitesse de 38 nœuds. Pour mesurer ce que représente cette performance : le Seawolf, l’un des engins sous-marins nucléaires les plus performants jamais conçus par l’armée américaine, atteint une vitesse de « seulement » 35 nœuds, soit environ 64 kilomètres par heure. Et encore, le Seawolf date des années 1990, une génération technologique entière après le K-222.
Le réacteur nucléaire qui alimentait le sous-marin n’utilisait que 97 % de sa capacité lors du record : il aurait donc théoriquement pu aller encore plus vite. Fait moins connu : le K-222 atteignit de manière non officielle 44,85 nœuds le 30 mars 1971, un chiffre qui ne figura jamais dans les registres officiels mais qui circula longtemps dans les cercles spécialisés. Le record homologué reste 44,7 nœuds. Mais la réalité opérationnelle de ce sprint légendaire était bien moins glorieuse qu’il n’y paraît.
Lors de l’essai à pleine vitesse de douze heures, certaines garnitures extérieures de la coque furent arrachées, et des portions des grilles protégeant les prises d’eau se détachèrent et furent broyées par les pompes de circulation d’eau. La machine se dévorait elle-même à mesure qu’elle battait ses propres records.
Le vacarme qui trahissait tout
Un sous-marin existe pour ne pas être entendu. C’est sa raison d’être, sa seule vraie protection. Or le K-222 avait un défaut rédhibitoire : la coque en titane rendait le sous-marin pratiquement invisible au sonar jusqu’à 35 nœuds. Au-delà, l’engin émettait un puissant bruit hydrodynamique dû aux turbulences produites par le flux le long de la coque.
L’équipage de 82 hommes subissait des niveaux de bruit en cabine atteignant 100 décibels aux vitesses supérieures à 35 nœuds. Pour se représenter ce chiffre : 100 décibels, c’est le niveau sonore d’une scie circulaire à un mètre de distance, ou d’un concert de rock en plein milieu de fosse. Pendant des heures. Dans un tube de métal fermé. Dans la salle de contrôle, on n’entendait pas seulement le grondement d’un avion, mais le tonnerre « d’une salle des machines de locomotive diesel ». Les témoins estimaient que le niveau sonore dépassait les 100 décibels.
L’hélice vibrait à grande vitesse en raison de la cavitation causée par les bulles se formant dans le rotor. Le bruit produit lors des opérations à grande vitesse fut comparé à celui d’un avion à réaction, et interférait avec la capacité du sonar embarqué à pister les cibles. Le comble : en voulant chasser les porte-avions américains, le K-222 devenait lui-même une cible parfaite pour les sonaristes ennemis. Le programme gouvernemental avait simplement omis d’inclure une exigence de minimisation de la signature acoustique, un oubli qui résume à lui seul la logique parfois kafkaïenne du complexe militaro-industriel soviétique.
Une leçon gravée dans le titane
Lors de son premier déploiement opérationnel en Atlantique Nord en 1971, le sous-marin conduisit une filature à grande vitesse d’un groupe de combat de l’US Navy. Durant cette patrouille, il pista un groupe de combat américain centré autour du porte-avions USS Saratoga à grande vitesse, alors que celui-ci rentrait aux États-Unis depuis la Méditerranée. La démonstration était réelle, mais personne à Washington n’avait besoin d’un sonar sophistiqué pour détecter le K-222 en plein sprint.
Le bâtiment subit d’importantes réparations entre 1972 et 1975 pour traiter des fissures découvertes dans la coque. En 1980, il souffrit d’un accident de réacteur lors d’un ravitaillement, quand des procédures non autorisées provoquèrent une surchauffe du cœur et un dégagement de vapeur radioactive dans le compartiment machine. Ces défis techniques et opérationnels conduisirent à la mise en retrait du K-222 en 1988, suivi de son démantèlement en 2010. Détail sinistre : lors du démantèlement en 2010, les deux réacteurs nucléaires et leur combustible étaient toujours à bord, la conception du sous-marin n’ayant pas prévu de moyen de les retirer.
La vitesse de tous les grands sous-marins russes et américains de troisième et quatrième génération construits depuis lors ne dépasse pas 35 nœuds. Ce plafond n’est pas une limite technologique : c’est une leçon tirée du K-222. Malgré tout, le K-222 a pionniéré les technologies nécessaires au travail du titane à grande échelle, permettant la construction ultérieure de modèles plus aboutis comme les projets 705 Lira, 945 Barrakuda et 945A Kondor. La tourelle de commandement du K-222 a été préservée et reconvertie en monument commémoratif dans la ville de Severodvinsk : un morceau de titane soudé à l’argon, exposé au vent du grand Nord, seul vestige physique d’une machine qui aura établi un record mondial sans jamais avoir tiré un seul missile au combat.
Sources : hellobiz.fr | dailygeekshow.com


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