En 1926, les Australiens ont littéralement effacé 25 millions d’hectares de cactus en lâchant quelques centaines de papillons argentins dans la brousse du Queensland. Pas un chiffre arrondi pour l’effet : c’est bien 25 millions d’hectares en Queensland et en Nouvelle-Galles du Sud qui étaient infestés dès 1925. De quoi couvrir une surface comparable à celle du Royaume-Uni, engloutie sous un enchevêtrement d’épines vertes. Et la solution qui a mis fin à ce cauchemar agricole tenait dans une boîte d’œufs de lépidoptère.
À retenir
- Un petit papillon gris-brun devient l’arme secrète contre une invasion végétale qui a paralysé tout un continent
- De 527 femelles à 3 milliards d’œufs distribués en camions : une multiplication exponentielle qui change tout
- Ce succès spectaculaire cache une leçon plus nuancée sur les conséquences imprévisibles des solutions biologiques
Sommaire
- Un cactus mexicain devenu cauchemar national
- L’arrivée du papillon qui allait tout changer
- La reconquête express des terres australiennes
Un cactus mexicain devenu cauchemar national
Tout commence par une bonne intention coloniale. Le figuier de Barbarie, cette plante grasse originaire du Mexique reconnaissable à ses raquettes épineuses, est introduit en Australie dès la fin du XVIIIe siècle. Il aurait pu arriver avec la Première Flotte, mais c’est surtout à partir des années 1840 que de nombreux fermiers le plantent volontairement, en haie pour retenir le bétail et comme réserve fourragère en période de sécheresse. Une plante utilitaire, en somme, plantée pour rendre service. Elle va rendre un tout autre service, celui de dévorer les terres agricoles.
Le figuier ne connaît pas la limite. Au début du XXe siècle, de vastes étendues de terres agricoles et pastorales sont déjà infestées, la plante progressant à raison d’environ 404 686 hectares par an. Un rythme vertigineux : chaque année qui passe, c’est l’équivalent d’un petit pays européen qui disparaît sous les épines. L’invasion est comparée à un « ennemi dangereux » qui avance inexorablement dans les récits de l’époque, une image de guerre qui n’a rien d’exagéré tant le phénomène est incontrôlable. Des fermes entières deviennent inexploitables, les terres perdent toute valeur, et les familles rurales n’ont d’autre choix que d’abandonner leurs exploitations.
Les autorités tentent d’abord la manière forte. Défrichage manuel, arrachage, produits chimiques : rien n’y fait. Les premières tentatives de contrôle par fauche et empoisonnement se révèlent inefficaces, car les raquettes de figuier de Barbarie se ré-établissent facilement. Coupez une tige, et elle repousse ailleurs. Le cactus semble insensible à toute logique de destruction directe. Face à cette impasse, les scientifiques australiens changent radicalement de stratégie : si on ne peut pas tuer la plante à la main, autant lui trouver un prédateur naturel.
L’arrivée du papillon qui allait tout changer
Dès 1912, des chercheurs australiens se lancent dans une quête méthodique pour trouver des agents de lutte biologique, c’est-à-dire des organismes vivants capables de contrôler un autre organisme. Le travail est titanesque : il faut identifier un insecte qui s’attaque spécifiquement au figuier de Barbarie, sans menacer les cultures voisines. Après avoir testé 52 espèces, 18 espèces d’insectes et une espèce d’acarien sont finalement relâchées dans le Queensland.
Parmi tous ces candidats, un se distingue nettement des autres : le papillon Cactoblastis cactorum, accompagné de cinq variétés de cochenilles. Originaire d’Amérique du Sud, ce petit lépidoptère gris-brun n’a rien d’impressionnant à l’œil nu. Mais sa chenille, elle, possède un appétit redoutable. Les chenilles dévorent l’intérieur du figuier, ne laissant que de simples coquilles vides, et se multiplient à une vitesse phénoménale.
L’opération de reproduction en laboratoire relève presque de l’industrie. Après deux tentatives infructueuses au début des années 1920, 3 000 œufs de Cactoblastis cactorum sont importés d’Argentine, la moitié envoyée à la station expérimentale de Chinchilla et l’autre moitié conservée à Brisbane. À partir d’une population de 527 femelles, 100 605 œufs éclosent : le papillon se révèle spectaculairement productif, et la deuxième génération produit plus de 2,5 millions d’œufs. Le rapport de multiplication donne le vertige, presque autant que l’invasion végétale qu’il s’apprêtait à combattre.
La reconquête express des terres australiennes
Le premier lâcher a lieu en 1926, dans une atmosphère mêlant scepticisme et espoir prudent. Une fois les premiers papillons libérés, la station de Chinchilla finit par expédier jusqu’à 14 millions d’œufs de cactoblastis par jour à travers le Queensland et la Nouvelle-Galles du Sud, au plus fort de l’opération. Des camions sillonnent les campagnes, chargés de boîtes d’œufs destinées aux propriétaires terriens désespérés. Les 10 premiers millions d’œufs sont distribués entre 1926 et 1927, et près de 3 milliards d’œufs sont livrés d’ici 1930 aux exploitants, transportés par une flotte de sept camions.
Les résultats dépassent toutes les attentes, y compris celles des scientifiques les plus optimistes. Les résultats dépassent les espérances des chercheurs. En quelques années à peine, le paysage se transforme radicalement : là où s’étendaient des mers de cactus impénétrables, on retrouve des pâturages praticables et des cultures de canne à sucre. Dès 1933, on estime que 80 % des terres infestées du Queensland, et 50 à 60 % en Nouvelle-Galles du Sud, ont été nettoyées.
Ce succès, aujourd’hui encore, reste une référence mondiale. Le premier lâcher de papillons Cactoblastis cactorum dans l’environnement australien en 1926 est considéré comme l’un des exemples les plus spectaculaires de lutte biologique contre les mauvaises herbes au monde. Deux localités du Queensland, Dalby et Boonarga, ont même érigé des monuments en l’honneur de ce petit insecte venu d’Argentine, geste rare pour reconnaître la dette d’une région envers un lépidoptère.
L’histoire ne s’arrête pourtant pas sur une victoire totale et définitive. Dans les années 1930, les plants sont maîtrisés mais pas complètement éradiqués, et le figuier de Barbarie continue, ponctuellement, à ressurgir dans certaines zones australiennes. Le revers de cette success story a d’ailleurs voyagé bien au-delà du Queensland : introduit plus tard aux Caraïbes puis dans le sud des États-Unis pour reproduire l’exploit, le même papillon menace aujourd’hui plusieurs espèces de cactus endémiques en Floride, rappelant qu’un remède biologique, aussi efficace soit-il sur son terrain d’origine, n’est jamais totalement sans conséquence une fois lâché ailleurs.
Sources : environmentandsociety.org | les-jardins-de-koantiz.fr


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