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Dans le centre de Moscou dort depuis 1931 la fondation d’une tour de 415 mètres que personne n’a jamais vue sortir de terre

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Un trou. Voilà tout ce qu’il reste, depuis près d’un siècle, du plus grand projet architectural jamais imaginé par l’URSS. En 1931, au cœur de Moscou, les autorités soviétiques rasent la cathédrale du Christ-Sauveur pour y couler les fondations d’une tour vertigineuse de 415 mètres. Ce gratte-ciel n’a jamais dépassé le stade du chantier. La structure qui devait dominer la capitale russe n’a jamais quitté le sol, remplacée depuis par une piscine géante puis par la cathédrale elle-même, reconstruite à l’identique.

À retenir

  • Une tour géante de 415 mètres conçue pour Moscou : pourquoi n’a-t-elle jamais quitté le sol ?
  • Staline ordonne la destruction d’une cathédrale historique : quel monument audacieux devait la remplacer ?
  • Des fondations achevées, une carcasse d’acier en construction… puis soudain, le silence complet

Sommaire

  1. Une cathédrale dynamitée pour faire place au communisme triomphant
  2. 415 mètres, un Lénine de 100 mètres : le vertige stalinien
  3. Des fondations achevées, puis la guerre qui coupe tout
  4. Du trou béant à la piscine géante, puis à la cathédrale ressuscitée

Une cathédrale dynamitée pour faire place au communisme triomphant

La cathédrale du Christ-Sauveur n’avait rien d’un édifice anodin. Bâtie entre 1839 et 1883 pour célébrer la victoire russe sur Napoléon, elle culminait comme l’un des plus hauts sanctuaires orthodoxes du monde. Staline en décide autrement. Elle fut rasée sur l’ordre de Staline en 1931 pour laisser la place à un édifice monumental (le Palais des Soviets) qui ne fut finalement jamais construit. Le pouvoir soviétique veut un monument à la hauteur de son ambition idéologique, un symbole si écrasant qu’il ferait passer les flèches du Kremlin pour de simples décorations.

Un concours international est lancé dans la foulée de la démolition. Plus de 270 propositions sont soumises lors du concours architectural organisé immédiatement après la démolition de la cathédrale, et parmi les participants figure Le Corbusier, mais c’est finalement l’architecte soviétique Boris Iofane qui remporte le concours en 1933. Son projet initial est déjà colossal, mais rien comparé à ce qu’il va devenir sous la pression directe du Kremlin.

415 mètres, un Lénine de 100 mètres : le vertige stalinien

L’histoire de cette tour est celle d’une surenchère permanente. Les esquisses de départ prévoyaient une statue relativement modeste. Puis Staline s’en mêle personnellement. Une très haute tour et une statue de Lénine apparurent après la quatrième session du concours, en réponse à un discours de Staline appelant à ne pas avoir peur de la hauteur, et la hauteur du projet passa ainsi de 260 à 415 mètres. Un gain de 155 mètres décidé quasiment sur un coup de tête politique, ce qui en dit long sur la manière dont se dessinait l’urbanisme sous Staline.

Au sommet de cette tour, une statue de Lénine devait clore l’ensemble. La structure de la statue fut dessinée ensuite : une version de 100 mètres de haut en 1936 créait une surcharge de 6 000 tonnes. Le projet impressionnait, ou inquiétait, jusqu’aux plus grands noms de l’architecture mondiale. En 1937, l’Américain Frank Lloyd Wright, invité à s’exprimer devant le congrès des architectes soviétiques, glissait une remarque acide restée célèbre, comparant la structure à « une version moderne de saint Georges terrassant le dragon ». Avec un tel gabarit, l’édifice aurait tenu une promesse simple : devenir la structure la plus haute jamais bâtie à cette époque, selon la description qu’en fait Wikipédia.

Des fondations achevées, puis la guerre qui coupe tout

Le chantier n’est pas resté un simple fantasme sur papier. Les travaux de terrassement ont bel et bien eu lieu, à une échelle qui donne le vertige. Les fondations furent achevées en 1939 : les constructeurs enfoncèrent sur un périmètre des piles en acier à 20 mètres de profondeur, excavèrent la fosse, démolirent et déblayèrent les fondations de l’ancienne cathédrale. Une dalle de béton légèrement concave, renforcée d’anneaux concentriques, devait porter le poids de l’ensemble.

Le chantier débute en 1937 pour la charpente métallique. Dix étages sortent de terre, une carcasse d’acier commence à dessiner la silhouette du futur palais. Puis l’invasion allemande de juin 1941 change la donne du tout au tout. Le chantier fut stoppé par la seconde guerre mondiale et l’invasion allemande de 1941, et la charpente fut démontée pour récupérer son acier, qui allait servir à la construction de ponts et de fortifications. Les poutres censées porter un Lénine géant de cent mètres ont fini transformées en hérissons antichars sur le front. Il y a quelque chose de vertigineux dans ce retournement, un symbole du pouvoir absolu réduit en pièces défensives pour la survie du régime qui l’avait imaginé.

Du trou béant à la piscine géante, puis à la cathédrale ressuscitée

Après-guerre, l’URSS n’a plus ni les moyens ni, sans doute, l’envie de relancer un tel projet. Le trou reste béant pendant plus d’une décennie, se remplissant peu à peu d’eau de pluie. La solution trouvée à la fin des années 1950 est pragmatique : autant profiter de cette excavation géante. En 1958-1960, les fondations du palais furent nettoyées des décombres et converties en une piscine de plein air, la piscine Moskva, pratiquement circulaire, d’un diamètre de 129,5 mètres, qui fut un temps la plus grande du monde. Les Moscovites y nageaient été comme hiver, dans une eau chauffée dont la vapeur se mêlait au froid glacial, créant un brouillard permanent au-dessus du bassin, un temps devenu l’un des lieux les plus fréquentés de la capitale.

L’histoire ne s’arrête pas là. La chute de l’URSS rebat les cartes religieuses et symboliques. À la suite d’une requête du Saint-Synode datant de février 1990, Boris Eltsine autorise par décret, en septembre 1994, la reconstruction à l’identique de la cathédrale du Christ-Sauveur à son emplacement initial, et la piscine est démolie tandis que la première pierre de la cathédrale est posée le 7 janvier 1995. L’édifice est consacré en l’an 2000, quasiment soixante-dix ans après sa destruction, refermant une boucle architecturale et politique unique en son genre.

Aujourd’hui, la cathédrale du Christ-Sauveur trône de nouveau au bord de la Moskva, son dôme central culminant à un peu plus de 100 mètres, avec ses terrasses panoramiques ouvertes aux visiteurs. Mais sous ses fondations actuelles reposent toujours, en partie, les vestiges de béton coulés en 1939 pour porter un gratte-ciel qui n’a jamais dépassé le niveau du sol. Un rappel discret que même les projets les plus démesurés du XXe siècle peuvent finir engloutis par l’Histoire, sans qu’aucune grue n’ait jamais eu besoin de les démolir.

Sources : techno-science.net | fr.rbth.com

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