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Ce rouleau d’Herculanum est si carbonisé qu’il tombe en miettes au moindre geste : mais des rayons X y ont trouvé du grec parfaitement lisible

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Un cylindre de charbon végétal, à peine plus gros qu’une canette de soda, capable de s’effriter si on le touche du bout du doigt. Voilà à quoi ressemblait le rouleau baptisé PHerc. 1 (ou « Scroll 1 ») avant que des chercheurs ne parviennent, fin 2023, à en extraire plus de deux mille caractères grecs sans jamais le dérouler. La prouesse porte un nom : le Vesuvius Challenge, un concours international doté d’un million de dollars, lancé pour percer le mystère des papyrus d’Herculanum grâce à l’imagerie par rayons X et à l’intelligence artificielle.

L’histoire commence en 79 après Jésus-Christ. L’éruption du Vésuve engloutit Herculanum sous une coulée de boue et de cendres brûlantes. Dans une villa somptueuse, probablement celle du beau-père de Jules César, une bibliothèque entière est carbonisée sur place. Plus de 1 800 rouleaux de papyrus ont été découverts à Herculanum au XVIIIe siècle, carbonisés lors de l’éruption du Vésuve en 79. Pendant des siècles, ils sont restés muets. Trop fragiles pour être ouverts, trop précieux pour être détruits. C’est, à ce jour, la seule bibliothèque antique connue à avoir survécu dans sa quasi-totalité. Les tentatives de déroulage physique, menées dès le XVIIIe siècle, ont souvent fini en confettis noirs, illisibles.

À retenir

  • Comment un cylindre de charbon noir illisible s’est transformé en page de philosophie grecque
  • L’encre antique était invisible aux rayons X : voici le coup de génie qui a changé la donne
  • Des étudiants et des algorithmes ont vaincu ce que deux siècles de restaurateurs n’avaient pu réussir

Sommaire

  1. Pourquoi l’encre était invisible aux rayons X
  2. Un mot, puis deux mille caractères
  3. Ce que révèle vraiment le texte

Pourquoi l’encre était invisible aux rayons X

Le vrai obstacle n’était pas seulement la fragilité du support. C’était l’encre elle-même. Contrairement aux encres métalliques, telles que la galloïde de fer utilisée pour écrire les documents médiévaux, l’encre carbonée a une densité similaire au papyrus carbonisé sur lequel elle repose, ce qui la rend invisible aux rayons X. Autant chercher une lettre noire sur un fond noir. Les scanners tomographiques révélaient bien la structure en spirale du rouleau, ses couches superposées, ses plis. Mais le texte, lui, restait un mystère total, invisible à l’œil nu comme au capteur.

C’est Brent Seales, informaticien à l’université du Kentucky, qui a eu l’idée de confier ce casse-tête à des algorithmes plutôt qu’à des restaurateurs. En mars 2023, il rend son travail public et lance, avec les entrepreneurs Nat Friedman et Daniel Gross, une compétition ouverte à quiconque saurait entraîner une intelligence artificielle à repérer les micro-reliefs laissés par l’encre sur la fibre du papyrus. Le Vesuvius Challenge a été lancé en mars 2023 pour rassembler le monde entier autour de la lecture des rouleaux d’Herculanum, et plus de 1 000 équipes y ont participé. Le principe : dérouler le rouleau non pas dans la réalité, mais dans un espace virtuel, colonne par colonne, à partir des scans 3D.

Un mot, puis deux mille caractères

La première percée tient en un seul mot. En octobre 2023, un étudiant en informatique de l’université du Nebraska, Luke Farritor, parvient à faire apparaître une poignée de lettres grecques sur une image générée par son modèle. Le mot qui se dessine : πορφύρας, « pourpre ». Farritor a identifié le mot porphyras, meaning « purple » in ancient Greek, sur le papyrus, décrochant au passage le « First Letters Prize » du concours. Un déclic pour toute la communauté de chercheurs, qui comprend alors que la méthode fonctionne réellement.

Quelques semaines plus tard, trois participants unissent leurs forces pour aller plus loin : Youssef Nader, doctorant égyptien en bio-robotique à Berlin, le même Luke Farritor, alors stagiaire chez SpaceX, et Julian Schilliger, étudiant en robotique à Zurich. Leur modèle d’IA parvient à isoler des colonnes entières de texte grec sur la partie finale du rouleau resté hermétiquement clos. Les trois ont décodé plus de 2 000 caractères de texte, que des papyrologues ont traduits comme une discussion sur la nature du plaisir, probablement issue d’une œuvre inédite du poète et philosophe épicurien Philodème de Gadara. Philodème, justement, est l’auteur central de cette bibliothèque : ses traités sur la musique, la nourriture et les plaisirs de l’existence occupaient déjà une bonne partie des rouleaux déchiffrés au fil des décennies précédentes.

Pour que le Grand Prix de 700 000 dollars leur soit attribué, il fallait remplir un cahier des charges précis. La soumission gagnante a atteint les critères fixés dès l’annonce du Vesuvius Challenge : quatre passages de 140 caractères chacun, avec au moins 85 % des caractères récupérables, ce qui a valu à l’équipe de trois personnes le Grand Prix de 700 000 dollars. Un jury de papyrologues a validé chaque lettre, chaque mot, en comparant les images générées par l’IA aux conventions d’écriture de l’époque romaine.

Ce que révèle vraiment le texte

Le fragment ne raconte pas une anecdote mineure. Il s’inscrit dans une réflexion philosophique sur ce qui rend la vie agréable, un thème cher aux épicuriens qui considéraient le plaisir mesuré comme la clé du bonheur. Pour les spécialistes de l’Antiquité, retrouver un texte inédit de Philodème n’est pas un détail : cet auteur, souvent cité mais rarement conservé dans son intégralité, éclaire un pan entier de la pensée grecque tardive, celle qui circulait dans les cercles romains cultivés au premier siècle avant notre ère.

La méthode ouvre surtout une perspective vertigineuse. Il existe l’espoir d’une bibliothèque bien plus vaste encore enfouie dans le sol, puisque deux niveaux de la villa restent inexcavés. Ce rouleau lu en 2023 n’était peut-être qu’un avant-goût. Des centaines d’autres pièces, entreposées à la Bibliothèque nationale de Naples, attendent le même traitement. Et sous les vingt mètres de boue durcie qui recouvrent encore une partie de la Villa dei Papiri, des milliers de textes antiques pourraient dormir, intacts, en attendant qu’on les scanne un jour à leur tour.

Ce qui frappe, avec le recul, c’est la rapidité de la bascule technologique. Pendant deux siècles et demi, ouvrir un rouleau d’Herculanum signifiait souvent le détruire ; il aura suffi de quelques mois de compétition ouverte, mêlant étudiants, informaticiens amateurs et papyrologues chevronnés, pour transformer un tas de charbon illisible en page de philosophie grecque. Le projet ne s’est d’ailleurs pas arrêté là : les équipes ont depuis affiné leurs techniques de numérisation par rayons X au synchrotron de Grenoble, réduisant le temps de scan d’un grand rouleau à moins de deux heures, avec l’ambition déclarée de lire, un jour, l’intégralité des quelque trois cents rouleaux encore conservés.

Sources : actualitte.com | clubic.com

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