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Bienvenue à Pulaski, berceau du Ku Klux Klan et des mémoires troubles de l'Amérique

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À Pulaski, Tennessee (États-Unis).

Depuis le volant d'un pick-up, Pulaski ressemble à s'y méprendre à n'importe quelle petite ville du Tennessee. On y entre par la grand-rue, puis les interminables franchises de fast-food et les stations-service laissent place à quelques échoppes en bois où les voyageurs cherchent refuge face au soleil écrasant du Vieux Sud. Une cour de justice en brique rouge domine le charmant centre-ville.

L'ambiance est à la fête. Les États-Unis célèbrent les 250 ans de leur indépendance et les commerces ont sorti les buntings (guirlandes) étoilés rouge-blanc-bleu. Ces couleurs, celles du Nord victorieux de 1865, ont pourtant longtemps été honnies ici, sur cette ancienne terre confédérée.

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À deux rues de là se trouve d'ailleurs l'un des lieux les plus sombres de l'histoire américaine. C'est dans le bureau du juge, ancien maire et député local Thomas Jones, qu'à l'issue de la guerre de Sécession, fin 1865, une poignée d'anciens officiers confédérés, dont son fils, fondèrent le Ku Klux Klan (KKK). Selon l'ONG Equal Justice Initiative, environ 2.000 Afro-Américains ont été victimes de lynchages pendant les onze années qui ont suivi la fin du conflit et l'abolition de l'esclavage.

«Ce pour quoi nous sommes connus»

À Pulaski, beaucoup préfèrent encore croire à une autre histoire: celle d'une simple «blague de jeunes» qui aurait ensuite dégénéré ailleurs, loin de ce petit coin de nature du Tennessee profond. Un récit local que Cochran Pruett, spécialiste du Klan et enfant du pays, conteste fermement. «Le mot fraternité, souvent utilisé pour décrire les premières années du Klan, me gêne. Aujourd'hui, il évoque quelque chose de léger, de festif. Ça ne colle pas avec la violence des actes.» Pour lui, le KKK doit être compris comme la continuité clandestine de la guerre de Sécession: «C'était une façon de poursuivre le combat sous les radars, en mode guérilla.»

Dans les rues de la ville, 160 ans plus tard, le malaise se lit dans les mots choisis pour contourner le sujet. Les rares habitants qui acceptent d'en parler le font avec la plus grande des précautions. Il est d'usage de préciser que l'on vient «du comté de Giles» et pas de Pulaski. Une jeune habitante résume ce sentiment ambivalent: «Tout le monde sait, aux États-Unis, ce pourquoi nous sommes connus

Pulaski n'aurait pas été choisie par hasard par le quarteron d'officiers en retraite. Elle n'a certes pas été le théâtre d'une grande bataille, comme le furent Manassas ou Gettysburg, mais elle constitue un nœud ferroviaire important. Et, surtout, note Cochran Pruett, elle accueille alors les 10e et 11e régiments des US Colored Troops, composés d'anciens esclaves locaux ayant combattu pour l'Union. «Imaginez un ancien officier confédéré croisant un soldat noir en uniforme. Pour beaucoup, c'était insoutenable», résume-t-il.

Sur la place Cave Springs, à la sortie du chef-lieu du comté de Giles, une statue rend aujourd'hui hommage à ces hommes. Un petit garçon noir en bronze regarde avec fierté un soldat des Colored Troops.

Une statue en l'honneur des US Colored Troops à la sortie de Pulaski, sculptée par l'artiste locale Pamela Sue Keller et inaugurée en 2023. | Mehdi Bouzouina. Une statue en l'honneur des US Colored Troops à la sortie de Pulaski, sculptée par l'artiste locale Pamela Sue Keller et inaugurée en 2023. | Mehdi Bouzouina.

La plaque retournée

Une mémoire en brutale opposition avec celle du désormais célèbre immeuble blanc à toit mansardé du centre-ville, qui porte encore les traces de l'époque du KKK. Une plaque installée au début du XXe siècle par les United Daughters of the Confederacy, association d'ultradroite encore très active dans le Sud, commémore la fondation du premier Klan. Elle a depuis été retournée contre le mur par son propriétaire Don Massey, lassé des hommages d'extrême droite –il était d'usage d'embrasser l'écriteau. Brenda Speer, figure politique locale dont le défunt mari fut maire de Pulaski, se souvient: «On ne voulait plus voir ça. Retourner la plaque était un geste clair sans tout détruire.»

Une plaque commémorative, depuis retournée, devant l'ancien bureau du juge Jones où fut créé fin 1865 le premier KKK. | Mehdi Bouzouina. Une plaque commémorative, depuis retournée, devant l'ancien bureau du juge Jones où fut créé fin 1865 le premier KKK. | Mehdi Bouzouina.

Dans le comté de Giles, les mémoires troubles de la guerre civile et du siècle de ségrégation qui s'ensuivit s'affrontent, jusqu'au cœur de la Société historique du comté, où Edward Corlew et John F. Nelson incarnent les débats encore vifs. Le premier, ancien militaire blanc septuagénaire, insiste sur le contexte d'après-guerre. «Beaucoup de gens ici veulent éviter le sujet car le Klan est né dans une époque de grand désarroi politique qui a suivi la guerre», assure-t-il, tout en rappelant les exactions de l'«Organization» (l'un des nombreux surnoms du KKK).

Edward Corlew et John F. Nelson aux archives du comté de Giles, à Pulaski. | Mehdi Bouzouina. Edward Corlew et John F. Nelson aux archives du comté de Giles, à Pulaski. | Mehdi Bouzouina.

John F. Nelson, vétéran noir de 88 ans qui a vécu un quart de siècle la ségrégation à Pulaski, va plus loin et remet en cause la violence originelle du mouvement. «Ces garçons riches avaient grandi avec les esclaves de leurs familles. La logique dit qu'ils n'ont pas formé un groupe pour massacrer leurs voisins d'enfance.» Une lecture révisionniste qui distingue un premier Klan moins violent que ses résurgences ultérieures, notamment celle née dans les années 1910 en Géorgie, largement contestée par les historiens.

Menaces de mort

Une pièce qui a atterri dans les mains de Cochran Pruett il y a peu, et dont Slate a pu consulter une copie, vient contredire une nouvelle fois cette version. L'historien a exhumé une lettre de menace signée «KKK», adressée à un dénommé Angelo Cox, un homme blanc de Pulaski qui avait soutenu l'Union pendant la guerre. La lettre se termine par le dessin d'un cercueil.

«C'est peut-être le seul exemplaire d'une lettre écrite par le premier Klan qui ait survécu jusqu'à nous», dit Cochran Pruett, qui a authentifié le document en recoupant les noms de famille et les transactions foncières qui y sont mentionnées. Craignant pour sa vie, Angelo Cox a fini par quitter Pulaski pour le Kansas.

Une copie d'une lettre de menace envoyée à un habitant de Pulaski par le premier KKK. | Mehdi Bouzouina. Une copie d'une lettre de menace envoyée à un habitant de Pulaski par le premier KKK. | Mehdi Bouzouina.

Signe s'il en est que les habitants ont du mal à faire face à leur passé, le journal local s'appelle toujours The Pulaski Citizen. Un nom troublant quand on sait que les Klansmen (membres du Ku Klux Klan) s'appelaient entre eux «Citizens». Un rédacteur en chef du journal aurait même été une figure influente de la société secrète.

Une anecdote de l'histoire récente de la ville fait toutefois la fierté des habitants. En 1989, à l'approche du Martin Luther King Day, que les suprémacistes blancs refusent de célébrer, plusieurs centaines de Klansmen et skinheads convergent vers la ville, choisie pour sa symbolique évidente. Brenda Speer, dont le mari siège alors au conseil municipal, raconte: «Ils venaient provoquer et chercher l'attention médiatique. Mon époux et des associations locales ont décidé de fermer la ville.» Tous les commerces baissent les rideaux, y compris Walmart, c'est dire. «Ils sont arrivés et il n'y avait plus rien: ni hôtels, ni restaurants, ni public.» Les militants d'ultradroite finissent par repartir chez eux. Ils ne reviendront plus en de telles proportions dans la région.

«Vous ne voudriez pas une robe du Ku Klux Klan?»

À quelques kilomètres de là, dans son atelier de Summertown, petite commune rurale où se sont réfugiés des hippies pour la plupart venus de Californie, Bernice Davidson tente elle aussi de réveiller Pulaski à coups de pinceaux. L'artiste réalise des fresques consacrées à d'autres figures de l'histoire locale: Matt Gardner, ancien esclave devenu révérend et philanthrope, ou Z. Alexander Looby, avocat du mouvement des droits civiques qui contribua à mettre fin aux lynchages publics dans le comté.

Bernice Davidson et son assistante Sandra mettent les derniers coups de pinceaux sur une fresque en l'honneur de Z. Alexander Looby, à Summertown, dans le Tennessee. | Mehdi Bouzouina. Bernice Davidson et son assistante Sandra mettent les derniers coups de pinceaux sur une fresque en l'honneur de Z. Alexander Looby, à Summertown, dans le Tennessee. | Mehdi Bouzouina.

Ce travail de mémoire alternative ne s'est pas fait sans frictions. Lors de son projet consacré aux «héros» de la région, Bernice Davidson raconte avoir été abordée aux archives du comté par un homme qui la suivait de près dans ses recherches. Sarcastique, il lui propose de compléter sa collection: «Vous mettez en avant tous ces types. Vous ne voudriez pas une robe du Ku Klux Klan?». Bernice Davidson, qui est d'origine juive, lui répond du tac au tac: «Vous croyez vraiment qu'ils vont donner cela à une dame juive?» L'homme concède, un peu penaud: «Non, sans doute pas.» Un échange qu'elle résume, aujourd'hui encore, avec une pointe d'ironie amère: «Voilà à quoi on a affaire, ici.»

Le soir du 3 juillet, la ville organisait des animations pour les 250 ans du pays à la sortie de Pulaski, à quelques mètres du cimetière de Maplewood. Des enfants couraient entre les stands, une scène amplifiée diffusait un groupe de reprises country et, la nuit tombée, un feu d'artifice éclatait juste au-dessus des tombes: celles, souvent anonymes, du carré réservé aux Noirs et celles, soigneusement entretenues et à bonne distance, des officiers confédérés, où reposent plusieurs membres fondateurs du Klan…

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