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Il est 23h et la journaliste Lorin Bozkurt se tient dans le hall illuminé d'un hôtel capsule londonien. Les yeux rivés sur l'écran de l'accueil, elle analyse les prix: 41 euros pour une capsule située à l'étage mixte, 52 euros pour celle de l'étage réservé aux femmes. Ces 11 euros supplémentaires ne donnent droit ni à une chambre plus grande, ni à un petit-déjeuner, ni à une vue plongeante sur le Big Ben. Les cocons compacts équipés d'un matelas sont parfaitement similaires entre les deux étages. Ce supplément de près de 30% donne cependant accès à un couloir accessible uniquement par carte-clé, interdit aux hommes. Le prix à payer pour dormir un peu plus sereinement dans une ville que l'on connait peu.
En raison des risques d'harcèlement, d'agression physique ou d'attention non sollicitée, voyager s'accompagne, pour de nombreuses femmes, de compromis financiers: privilégier les hôtels situés dans les centres-villes, souvent plus coûteux, se déplacer en taxi plutôt que de déambuler dans les rues à la tombée de la nuit ou préférer les espaces réservés aux femmes à un hébergement mixte plus abordable. Certains parlent même d'une sorte de «taxe rose» touristique.
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Pour un même voyage, les femmes ne déboursent pas nécessairement plus que la gent masculine. La différence se niche plutôt dans les précautions qu'elles prennent pour se sentir en sécurité. Stephanie Boyle, directrice de la communication de la Fondation britannique pour un tourisme plus sûr, parle même d'une «taxe d'évitement». Autrement dit, les voyageuses adaptent leur comportement bien avant qu'un incident ne survienne.
Une étude de cette organisation, publiée en mars, a analysé les comportements de voyage en fonction du genre. Les résultats sont sans appel: 64% des femmes ne rentrent pas seules à pied la nuit lorsqu'elles sont à l'étranger, contre 43% des hommes. Plus de la moitié des voyageuses évitent les quartiers considérés comme dangereux. Cette proportion tombe à un peu plus d'un tiers chez leurs homologues masculins.
Quand la sécurité façonne le voyage
Jen Kaarlo est une baroudeuse: elle a déjà traversé plus de cinquante pays, la plupart du temps seule. Pour elle, arriver de jour dans une nouvelle destination, réserver ses transports à l'avance et éviter les situations potentiellement dangereuses sont devenus des automatismes. Lors d'une excursion en bateau au Panama, elle a souhaité réserver une cabine privative pour éviter de dormir avec un inconnu. «Pour louer la cabine, j'ai dû payer un premier montant, raconte-t-elle. Ensuite, j'ai dû payer entre 100 et 200 dollars (87 à 174 euros) de plus pour m'assurer d'avoir une couchette privée.»
Jodie Hughes a, elle, revu la gestion de son budget vacances. Depuis son premier voyage solo à l'âge de 19 ans, elle a parcouru l'Europe, les États-Unis, l'Australie et le Japon, en séjournant principalement dans des auberges de jeunesse pour réduire les frais.
Bourlinguer de manière plus sûre
À Florence, une expérience a bousculé ses habitudes. Après avoir bu quelques verres, elle a accepté qu'un homme la ramène en voiture, un trajet qui «s'est plutôt mal passé et aurait pu être bien pire». Depuis, elle ne fait plus aucun compromis sur sa sécurité, réservant systématiquement dans des dortoirs non-mixtes, quitte à y laisser quelques euros supplémentaires. «Je préfère voyager moins souvent et privilégier la sécurité», explique la jeune femme. En Europe, elle a remarqué que les chambres réservées aux femmes étaient systématiquement plus chères.
Pour la chaîne européenne d'auberges de jeunesse Generator Hostels, cette différence de coûts s'explique davantage par la loi de l'offre et la demande que par une tarification genrée. «Les dortoirs réservés aux femmes ont toujours été très demandés et la demande a augmenté plus vite que nous n'avons pu développer l'offre», précise un porte-parole du groupe. Stephanie Boyle réfute cet argument économique, convaincue que «la sécurité ne devrait pas être un élément concurrentiel».
Dans les colonnes de la BBC, plusieurs femmes assurent privilégier la commodité à la spontanéité. Certaines vont jusqu'à renoncer à certaines activités jugées trop risquées. Jen Kaarlo est persuadée que les surcoûts liés aux voyages dépassent largement la seule question financière. «La surcharge cognitive est le fardeau le plus lourd», souligne-t-elle.
Dans sa capsule de Piccadilly Circus, Lorin Bozkurt envoie un SMS à ses amis pour leur assurer qu'elle est bien rentrée de sa soirée. Les 11 euros supplémentaires pour accéder à l'étage non-mixte sont le prix de sa tranquillité. Celui que de nombreuses voyageuses acceptent de payer pour pouvoir fermer les yeux sans se demander qui se trouve derrière la porte.





























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