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De canicule en sécheresse, la question climatique va-t-elle enfin être prise au sérieux par la classe politique?

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Il devient de plus en plus difficile de nier la réalité du changement climatique. Pas un Français ne peut ignorer que le pays connaît sa cinquième période de canicule depuis le début de l'année, des feux de forêt sont signalés à de multiples endroits –et pas seulement dans les régions du Sud qui y étaient traditionnellement exposées–, la sécheresse est générale et la question d'une limitation des usages de l'eau commence à se poser dans de nombreux départements.

Il n'y a pas besoin non plus d'être un observateur particulièrement attentif pour savoir que l'Europe de l'Ouest dans son ensemble est concernée: près des trois quarts de l'Angleterre se trouvent en état de sécheresse, les eaux du Rhin et du Danube sont tombées à des niveaux historiquement bas. Selon le service européen Copernicus sur les changements climatiques, la température moyenne en Europe occidentale des mois de juin et juillet a largement dépassé le précédent record; à l'échelle mondiale, la température moyenne de l'air en surface s'est élevée en juillet à 16,90 °C, soit 1,47 °C de plus que la température de référence préindustrielle estimée pour la période 1850-1900. Ces chiffres confirment que les hautes températures de l'été ne sont plus un phénomène exceptionnel, mais qu'elles tendent à se généraliser.

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Une menace pour nos sociétés

Les conséquences de ce réchauffement sont visibles et vont bien au-delà d'un simple désagrément. Au menu: feux de forêt, récoltes perdues ou rendements très faibles, maisons détruites par les incendies ou fissurées par la sécheresse dans les zones argileuses –ce qui se traduit, entre autres, par une hausse des primes d'assurance–, transport fluvial perturbé, fermeture partielle ou totale de centrales nucléaires, problèmes de santé et hausse du nombres des décès… Très clairement, le changement climatique est une menace pour nos sociétés.

Sur la gravité de cette menace, les avis divergent. Des études vont jusqu'à conclure que dans les scénarios extrêmes la perte de PIB mondial par habitant pourrait aller jusqu'à 60% en 2100! D'autres, au contraire, estiment que les dégâts pourraient être minimes. Mais parmi les études les plus récentes et les mieux documentées, on peut citer celle qui a été publiée en septembre 2025 dans la revue PLOS Climate et qui conclut à une baisse du PIB mondial par habitant pouvant aller jusqu'à 24% si des efforts substantiels d'atténuation et d'adaptation ne sont pas consentis.

Faut-il pour autant céder au pessimisme et se résigner à attendre les catastrophes annoncées par les scientifiques dans leurs scénarios les plus sombres?

Très clairement, il est loin le temps où il était encore possible d'opposer économie et écologie. Les meilleurs défenseurs de la santé de notre économie et de notre niveau de vie sont aujourd'hui ceux qui poussent les gouvernants à agir à la fois pour limiter la hausse des températures –du fait de l'accumulation des gaz à effet de serre dans l'atmosphère. Ce sont bien souvent les mêmes qui poussent nos dirigeants à adapter le comportement de chaque pays à la hausse des températures déjà enregistrée –et à celle qui aura lieu dans les prochaines années, les efforts d'atténuation ne pouvant produire leurs effets que dans la durée. Le problème est que, jusqu'à présent, même chez les pays signataires de l'accord de Paris de 2015, la lutte contre le changement climatique n'est qu'une action à mener parmi d'autres alors qu'elle devrait être l'action centrale autour de laquelle les autres s'articulent.

L'IA, meilleure alliée de la transition écologique?

Prenons un exemple d'actualité: celui de l'intelligence artificielle. Aujourd'hui, nos dirigeants donnent l'impression d'accorder à ce dossier la priorité absolue: si la France ratait ce virage, son avenir serait compromis, elle serait condamnée à se mettre à la remorque des grands pays comme la Chine et les États-Unis qui ont réussi à prendre une avance considérable en ce domaine et ses entreprises n'auraient pas d'autre choix que d'acheter les outils développés ailleurs ou de disparaître. L'important semble d'avancer, même sans savoir pour aller où et pour quoi faire.

Pour ceux qui ont des doutes et qui sont consternés par la masse de capitaux investis dans les centres de données et en puissance de calcul, les gourous de l'IA ont un argument massue: grâce à l'intelligence artificielle, nous pourrons piloter nos activités productives de façon beaucoup plus efficace et rationnelle, nous éviterons les gaspillages, nous pourrons piloter aux mieux nos réseaux électriques… L'IA, en fin de compte, serait la meilleure alliée de la transition écologique.

Il est pourtant bien difficile de le croire quand on observe le coût environnemental du développement accéléré des centres de données dont chaque acteur de l'IA veut disposer. C'est ainsi qu'Amazon a annoncé la construction d'une gigantesque centrale à gaz d'une puissance de 7,65 gigawatts (plus de quatre fois supérieure à celle de l'EPR de Flamanville), puissance encore jamais atteinte aux États-Unis. Cette centrale, destinée à alimenter trois centres de données en projet au Texas, serait autorisée à émettre plus de 30 millions de tonnes de gaz à effet de serre par an. Avec une alliée de cette nature, la transition écologique n'a pas besoin d'ennemis pour être dangereusement menacée.

Ne pas se résigner au pire

Faut-il pour autant céder au pessimisme et se résigner à attendre les catastrophes annoncées par les scientifiques dans leurs scénarios les plus sombres? Ce serait la pire des attitudes à adopter. Il est certain que nous avons pris du retard collectivement, à l'échelle mondiale, en laissant les émissions de gaz à effet de serre continuer à croître, alors qu'il serait absolument nécessaire de les faire décroître le plus rapidement possible.

Décarboner le monde, cela ne signifie pas seulement remplacer une énergie par une autre; cela conduit en réalité à une réorganisation complète de la société.

Du fait de ce retard, les actions à mener devront être plus énergiques qu'elles n'auraient pu l'être il y a dix ou quinze ans –et de toute façon, le réchauffement climatique dépassera très certainement l'objectif le plus ambitieux inscrit dans l'accord de Paris d'une hausse limitée à 1,5 °C par rapport à l'ère préindustrielle. Mais il est encore possible d'agir et d'avancer sur la route de l'abandon des énergies fossiles sans devoir revenir au temps de la bougie et des voitures hippomobiles. Il est même probable que si le problème est enfin pris à bras-le-corps, les générations futures vivront dans un monde plus accueillant que le monde actuel.

Pourquoi a-t-on tant attendu et pourquoi hésite-t-on encore aujourd'hui? C'est à ces questions que tente de répondre Magali Reghezza-Zitt, agrégée en géographie, membre du Haut conseil pour le climat de 2019 à 2023, dans un ouvrage intitulé Bienvenue en 2055 dans un monde neutre en carbone. Le résultat est remarquable. Si vous proposez à vos concitoyens d'entrer avec vous dans un combat où ils auront à verser du sang et des larmes pour un résultat incertain, vous risquez fort de n'être pas suivi. Le tableau que dresse Magali Reghezza-Zitt de ce que pourrait être un monde neutre en carbone en 2055 donne au contraire l'envie de se lancer dans cette aventure.

Des transformations dans tous les domaines

Il faut être clair: l'autrice ne nie pas les difficultés qui se présenteront sur le chemin. Mais son écologie n'est pas «punitive», pour reprendre une expression employée par des gens qui n'ont en fait jamais rien compris aux enjeux climatiques. Elle est au contraire réjouissante, car elle nous permettrait d'éviter bien des drames. Ainsi que le rappelle le livre, «nous avons déclenché des processus qui mettront des siècles à s'arrêter, tandis que certaines pertes pour les milieux naturels sont, hélas irréversibles […]. L'effondrement de la diversité du vivant, des écosystèmes et des services qu'ils rendent aux sociétés humaines est aujourd'hui, et de loin, la plus grande menace pour la survie de l'humanité.»

Les transformations à effectuer touchent pratiquement tous les domaines: la production, la consommation, le logement, la nourriture, les transports… La société qui s'est créée au cours des deux derniers siècles à l'échelle mondiale, quelles que soient ses variantes historiques et géographiques, repose sur les énergies fossiles. La triade charbon - pétrole - gaz est à la base de notre civilisation, avec la promesse d'une accumulation sans fin de produits et de richesse. Décarboner le monde, cela ne signifie pas seulement remplacer une énergie par une autre; cela conduit en réalité à une réorganisation complète de la société.

Or, réorganiser une société suppose deux choses: d'abord, que la population ait compris pourquoi il faut changer beaucoup de ses habitudes, qu'elle l'ait accepté et qu'elle soit associée aux décisions, ensuite que le pouvoir politique prenne les dispositions réglementaires et financières permettant d'organiser la transition et de ne laisser personne au bord du chemin.

D'accord pour le changement, mais...

Magali Reghezza-Zitt semble penser que la population est prête pour le changement et qu'elle le souhaite. On peut avoir quelques doutes sur ce point: oui, le climat est souvent cité comme un sujet de préoccupation dans les enquêtes, mais bien après d'autres sujets.

Ainsi, le sondage réalisé en juillet par BVA-Ipsos sur les préoccupations des Français, montre une nette montée du sujet des interrogations concernant la protection de l'environnement (réchauffement climatique, biodiversité, pollution), avec 32% des Français qui la placent parmi leurs trois premiers sujets de préoccupation, mais encore loin derrière les difficultés en termes de pouvoir d'achat (47%), l'avenir du système social (39%) et le niveau de délinquance (34%).

L'objectif de neutralité carbone pourrait être une occasion de relocaliser nos industries et de recréer des filières pour fabriquer les nouveaux matériaux, équipements et produits nécessaires à la décarbonation de l'énergie, de l'agriculture, des transports ou du bâtiment.

Pour que la population adhère pleinement à un programme ambitieux de décarbonation de l'économie, il faudra donc que le pouvoir politique s'emploie à montrer que l'action climatique ne se fait pas au détriment des autres sujets qui préoccupent les citoyens et qu'elle permettra même à ces autres sujets d'être mieux traités au cours des prochaines années. Sur ce dernier point, Magali Reghezza-Zitt fait un excellent travail en montrant ce que pourrait être l'après-fossile.

Elle rappelle par exemple que nos émissions de CO2 baissent, mais que notre empreinte carbone, mesure du total des gaz à effet de serre émis sur notre territoire et de ceux émis à l'étranger pour produire les biens que nous consommons, est en hausse du fait de la délocalisation des industries. L'objectif de neutralité carbone pourrait nous donner l'occasion de relocaliser nos industries et de recréer des filières pour fabriquer les nouveaux matériaux, équipements et produits nécessaires à la décarbonation de l'énergie, de l'agriculture, des transports ou du bâtiment.

Des changements décidés au plus près du terrain

De même, l'agriculture, réorganisée sur de nouvelles bases, pourrait faire vivre des agriculteurs plus nombreux et gagnant correctement leur vie, et cela au bénéfice de l'ensemble de la société, en utilisant moins de produits chimiques et en polluant moins les nappes souterraines et les rivières. Notons au passage que l'autrice ne prône pas un retour en arrière au temps du laboureur de La Fontaine, mais propose au contraire une révolution agricole qui pourrait par exemple inclure l'arrachage des mauvaises herbes par des robots.

La lecture de cet ouvrage est vivement recommandée dans tous les milieux socioprofessionnels. Il montre en effet que la décarbonation doit s'accompagner de changements décidés au plus près du terrain avec les personnes directement concernées, ce qui ouvre de nouvelles perspectives aux membres des jeunes générations.

Ceux-ci, las des «bullshit jobs», ces boulots inintéressants et peu valorisants, pourraient au contraire prendre des initiatives et auraient le sentiment d'être utiles. L'autrice n'arrive pas avec un catalogue de recettes toutes prêtes qu'il suffirait d'appliquer. Elle montre simplement –et c'est déjà beaucoup– dans quelles directions il serait souhaitable d'aller pour le bien commun.

Beaucoup de forces contraires, y compris la force d'inertie

Il ne faut pas se mentir: les obstacles sont nombreux. L'autrice explique que nous disposons de vingt-cinq ans pour changer la donne, et que vingt-cinq ans, c'est beaucoup. Pour appuyer cette idée, elle rappelle tous les changements qui ont affecté notre société dans le premier quart de ce siècle: la révolution numérique, internet, les téléphones portables… Mais ces changements ont eu lieu dans le prolongement de la mutation industrielle et technique du siècle précédent.

Cette fois, il s'agit de changer franchement de direction, en dépit de forces économiques et politiques qui y sont farouchement opposées. Le «drill, baby, drill» de Donald Trump, son attachement aux énergies fossiles et son ignorance crasse des questions climatiques ne disparaîtront pas avec son départ de la Maison-Blanche en janvier 2029 (si les Démocrates n'ont pas réussi à mener à son terme une procédure de destitution auparavant).

Certaines formations politiques qui rêvent d'accéder au pouvoir n'ont rien de sérieux à proposer sur ce sujet essentiel.

Le climatoscepticisme est toujours là, le charbon n'a pas disparu –sa demande a même encore légèrement augmenté en 2025–, le lobby pétrolier est encore très présent dans le monde, les énergies renouvelables n'ont pas que des partisans et la désinformation est partout.

Il ne faut pas non plus sous-estimer l'inertie des comportements et des modes de pensée. L'autrice souligne que dans le monde décarboné qu'elle imagine en 2055, la qualité de la vie s'est améliorée dans les grandes villes, avec un air moins pollué, des rues piétonnes, des fontaines qui apportent de la fraîcheur, des appartements mieux conçus et plus adaptés aux fortes chaleurs…

Mais ces appartements seraient aussi plus petits et l'habitat serait densifié pour stopper l'étalement urbain. Cela ne fera pas rêver ceux –et ils sont nombreux– qui gardent en tête l'idée du pavillon avec son petit coin de jardin. Quand on observe le succès des énormes SUV, y compris en ville, on se dit que le passage à des voitures plus petites n'est pas certain. De même, on peut penser qu'il sera très difficile dans nos campagnes de remplacer la voiture individuelle par le covoiturage

Faire les bons choix en 2027

Mais le grand mérite de Magali Reghezza-Zitt est de montrer que des solutions existent et qu'elles sont en fait plus avantageuses qu'on ne le croit. «Nous avons la possibilité de bâtir un futur sans charbon, sans pétrole et sans gaz, afin de nous protéger et de protéger les êtres qui nous sont chers», affirme-t-elle en conclusion. «C'est un fait, pas une opinion. Nous avons le choix, y compris celui de ne rien faire.»

Il reste que ce dernier choix risque d'être celui que feront nos futurs dirigeants. De ce point de vue, les canicules et la sécheresse de cet été peuvent contribuer à nous éclairer, à quelques mois de la prochaine élection présidentielle. D'ores et déjà, on peut voir que certaines formations politiques qui rêvent d'accéder au pouvoir n'ont rien de sérieux à proposer sur ce sujet essentiel et que les autres ont encore beaucoup de travail à faire pour se montrer réellement convaincantes. On dit que les peuples ont les dirigeants qu'ils méritent. Il nous appartient de montrer que nous méritons mieux que ce qui nous est proposé actuellement.

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