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Au milieu des steppes de Mongolie intérieure se dresse depuis 2001 une ville pour 1 million d’habitants que personne n’a habitée pendant quinze ans

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Des avenues à huit voies désespérément vides, des lampadaires qui s’allument chaque soir pour éclairer des trottoirs sans passants, et des dizaines de tours résidentielles aux fenêtres obscures qui se découpent sur l’horizon des steppes mongoles. Ce tableau surréaliste n’est pas tiré d’un film de science-fiction post-apocalyptique, mais bien d’une ville chinoise bien réelle, pensée pour accueillir un million d’âmes. Pendant près de quinze ans, ce projet pharaonique n’a été qu’un décor grandiose sans acteurs, un symbole malgré lui des excès de la croissance chinoise. Retour sur l’histoire de Kangbashi, cette cité fantôme qui, contre toute attente, reprend aujourd’hui vie.

Le pari fou d’Ordos : bâtir une métropole sortie du sable

Au tournant des années 2000, la préfecture d’Ordos, en Mongolie intérieure, vit une véritable ruée vers l’or noir version XXIe siècle. Le charbon extrait en masse de son sous-sol transforme cette région autrefois rurale en eldorado économique, et les autorités locales décident de voir grand, très grand. C’est ainsi que naît le projet de Kangbashi, un nouveau quartier urbain censé absorber la croissance démographique et économique de la région, avec l’ambition affichée d’y loger jusqu’à un million d’habitants.

Les architectes n’ont pas lésiné sur les moyens. La ville se dote d’une architecture spectaculaire, presque futuriste : un opéra dont la silhouette évoque une coiffe traditionnelle mongole, une bibliothèque monumentale en forme de livres inclinés, et un musée dont la structure s’inspire directement d’un bloc de charbon, clin d’œil assumé à la richesse qui a financé toute cette démesure. On y construit même un pont suspendu, le Kangbashi Bridge, qui s’étire sur plus de mille mètres au-dessus d’un territoire encore largement vierge de population. Tout est prêt pour accueillir une foule immense. Sauf que cette foule, elle, tarde à venir.

Des tours vides et des avenues désertes : l’anatomie d’un fiasco urbain

Le décalage entre l’ambition et la réalité se révèle rapidement vertigineux. Alors que la ville a été dimensionnée pour un million de résidents, seuls quelques dizaines de milliers de personnes s’y installent dans les années qui suivent son inauguration. Les immeubles flambant neufs restent désespérément vides, achetés non pas par des familles en quête d’un toit, mais par des investisseurs qui spéculent sur la hausse future des prix de l’immobilier. Résultat : les logements, vendus à des tarifs bien trop élevés pour les habitants locaux, deviennent des actifs financiers plutôt que des lieux de vie.

Ce phénomène n’échappe pas à la presse internationale, qui s’empare rapidement du sujet à partir des années 2010 et affuble Kangbashi du surnom peu flatteur de « plus grande ville fantôme du monde ». Le symbole le plus frappant de ce fiasco reste sans doute le stade olympique construit pour accueillir les Jeux sportifs des minorités ethniques chinoises : depuis cet événement, l’enceinte n’a plus jamais servi, devenant une coquille vide de plusieurs milliers de places dans une ville qui peine à remplir ses trottoirs. Même l’intervention de l’artiste Ai Weiwei, qui coordonne en 2008 un ambitieux projet de villas de luxe conçues par une centaine d’architectes venus du monde entier, ne parvient pas à inverser la tendance. Ces résidences haut de gamme, censées attirer une clientèle fortunée, restent elles aussi largement désertées.

Quinze ans plus tard, les habitants arrivent enfin : la revanche silencieuse de Kangbashi

Pourtant, l’histoire de Kangbashi ne s’arrête pas sur ce constat d’échec. À partir du milieu des années 2010, un phénomène discret mais bien réel se met en place : la ville commence, lentement, à se peupler. L’arrivée progressive d’écoles et d’universités joue un rôle déterminant dans cette dynamique, attirant familles et étudiants qui, faute d’autre choix, finissent par s’installer dans ces infrastructures jusque-là boudées. Les autorités locales multiplient également les incitations pour attirer des administrations et des entreprises, contribuant peu à peu à redonner vie aux avenues autrefois désertées.

Selon certaines estimations, la population urbaine de Kangbashi atteindrait environ 200 000 habitants en 2018, un chiffre encore très loin du million initialement prévu, mais qui témoigne d’un renversement de tendance notable. Ce repeuplement partiel, bien que modeste au regard des ambitions de départ, illustre une réalité intéressante : les villes construites trop vite ne sont pas nécessairement condamnées à rester vides éternellement. Il leur faut simplement du temps, parfois beaucoup plus que prévu, pour trouver leur public.

Ce que Kangbashi révèle du modèle urbain chinois

Au-delà de son caractère spectaculaire, l’histoire de Kangbashi offre un éclairage précieux sur les mécanismes qui ont façonné l’urbanisation chinoise des années 2000. Portée par une croissance économique fulgurante et l’anticipation d’une expansion industrielle continue, la Chine a multiplié les projets urbains démesurés, misant sur une demande future censée absorber naturellement l’offre créée. Le problème, c’est que cette croissance industrielle tant attendue n’a pas toujours suivi le rythme espéré, laissant certaines villes comme Kangbashi dans un entre-deux inconfortable pendant de longues années.

Cette trajectoire met également en lumière les dérives de la spéculation immobilière, où l’achat de logements répond davantage à une logique financière qu’à un besoin réel de se loger. Un mécanisme qui, à plus grande échelle, a contribué à façonner le paysage urbain chinois contemporain, fait de gratte-ciels ambitieux et de quartiers entiers en quête d’habitants. Kangbashi n’est d’ailleurs pas un cas isolé : plusieurs autres villes chinoises ont connu des trajectoires similaires, révélant les limites d’un modèle de développement urbain fondé sur l’anticipation plutôt que sur la demande constatée.

De ville fantôme érigée sur un pari économique risqué à quartier progressivement animé par ses écoles et ses universités, Kangbashi incarne à elle seule les excès et les rebondissements d’une urbanisation chinoise menée tambour battant. Son histoire rappelle qu’une ville, aussi spectaculaire soit son architecture, ne se construit pas uniquement avec du béton et de l’ambition, mais surtout avec le temps nécessaire pour que ses habitants s’en emparent véritablement. Reste à savoir si, dans les steppes de Mongolie intérieure, les avenues encore trop calmes de Kangbashi finiront un jour par retrouver l’effervescence promise il y a maintenant plus de deux décennies.

Brice L.

Rédigé par Brice L.

Brice est un journaliste passionné de sciences. Il collabore avec Sciencepost depuis plus d'une décennie, partageant avec vous les nouvelles découvertes et les dossiers les plus intéressants.

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