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Au large du Yémen dormait depuis 2015 un pétrolier dont la cale contenait quatre fois l’Exxon Valdez

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Un pétrolier de 362 mètres, abandonné sans le moindre entretien depuis 2015, chargé de plus d’un million de barils de brut léger. Voilà le décor du sauvetage le plus tendu de l’histoire maritime récente : celui du FSO Safer, cette « bombe à retardement » flottante qui menaçait la mer Rouge d’une catastrophe environnementale hors norme. En août 2023, après des années d’atermoiements, l’ONU a fini par transvaser sa cargaison, in extremis, vers un autre navire.

À retenir

  • Un superpétrolier oublié depuis 8 ans cache une bombe à retardement écologique en mer Rouge
  • Les négociations avec les belligérants yéménites ont paralysé le sauvetage pendant des années
  • L’opération de pompage a frôlé la catastrophe dans une zone de conflit actif

Sommaire

  1. Un géant rouillé, otage d’une guerre civile
  2. Huit ans de blocage diplomatique avant l’intervention
  3. Trois semaines de pompage sous haute tension
  4. Une coque vide, mais un dossier toujours ouvert

Un géant rouillé, otage d’une guerre civile

Tout commence en 1976 au Japon, où ce supertanker sort des chantiers navals sous le nom d’Esso Japan. Il a été construit en 1976 comme superpétrolier fonctionnant sous le nom d’Esso Japan, avant d’être converti en unité de stockage sans propulsion en 1987. Rebaptisé Safer, il est amarré au large des côtes yéménites, où il reçoit, stocke et exporte pendant des décennies le brut extrait des champs pétroliers de Marib. Un rôle logistique discret, jusqu’à ce que le pays bascule dans la guerre.

En raison du conflit en cours au Yémen, toutes les opérations de production et d’exportation liées au FSO Safer ont été suspendues en 2015. Le navire reste alors à l’ancre, à quelques kilomètres des côtes contrôlées par les rebelles houthis, sans qu’aucune opération de maintenance ne soit plus jamais réalisée. Sept ans plus tard, l’ONU décrit une coque dont l’âge et l’absence d’entretien ont détérioré et compromis l’intégrité structurelle. Des images tournées par l’équipage resté à bord, diffusées à plusieurs reprises, montrent des voies d’eau et des équipements rongés par la rouille, glaçantes pour quiconque connaît un tant soit peu les risques de rupture de coque en mer.

Le chiffre qui donne le vertige, c’est celui de la cargaison. Le navire, à coque simple, mesure 362 mètres de long et contiendrait environ 1,148 million de barils de brut léger. Rapporté à l’accident le plus tristement célèbre de l’histoire pétrolière américaine, celui de l’Exxon Valdez en Alaska en 1989, la comparaison est sans appel : cela correspond à quatre fois la quantité déversée lors de l’incident de l’Exxon Valdez en 1989, même si les circonstances sont très différentes. Un déversement du Safer n’aurait rien eu de comparable à une marée noire classique. Le secrétaire général de l’ONU, António Guterres, ne mâchait pas ses mots en évoquant un navire pouvant exploser ou se briser, déversant jusqu’à quatre fois plus de pétrole que lors de la catastrophe de l’Exxon Valdez.

Huit ans de blocage diplomatique avant l’intervention

Pourquoi avoir attendu si longtemps ? Parce que sauver un pétrolier échoué au cœur d’une zone de guerre suppose d’abord de faire dialoguer des belligérants qui se combattent depuis des années. Le gouvernement du Yémen a officiellement demandé l’assistance de l’ONU en mars 2018, mais les obstacles étaient nombreux : il fallait à la fois négocier avec les Houthis, qui contrôlent l’accès au pétrolier, dans un contexte politique explosif tout en trouvant des solutions techniques et des fonds pour financer l’opération. Les négociations traînent, se rompent, reprennent. Les Houthis ont longtemps soufflé le chaud et le froid, acceptant à plusieurs reprises l’aide de l’ONU avant de se rétracter, avant de finalement signer un protocole d’accord facilitant la réalisation du projet en mars 2022.

Cet accord ouvre la voie à une opération pharaonique, confiée à la société néerlandaise Boskalis via sa filiale spécialisée dans le sauvetage maritime. Le navire de soutien Ndeavor arrive sur zone fin mai 2023 pour stabiliser la coque avant tout transfert. Après son arrivée sur site le 30 mai, la société de sauvetage maritime SMIT, filiale de Boskalis, a stabilisé le Safer, âgé de 47 ans. L’ONU avait entre-temps racheté un autre pétrolier, le VLCC Nautica, auprès de l’armateur Euronav, pour servir de réceptacle de remplacement. Une pièce maîtresse du puzzle, financée à coups de conférences de donateurs et de dons privés, alors que le budget total de l’opération dépassait les 100 millions de dollars.

Trois semaines de pompage sous haute tension

Le 25 juillet 2023, le pompage démarre enfin. Le projet mené par l’ONU pour éviter un déversement massif du superpétrolier FSO Safer débute avec le retrait de plus d’un million de barils de pétrole du navire en décomposition, pompé vers le navire de remplacement Yemen dans un transfert de navire à navire censé durer 19 jours. Chaque jour compte : la moindre étincelle, la moindre secousse trop brutale, et c’est la catastrophe redoutée depuis huit ans qui se matérialise.

Le 11 août, à 18 heures heure locale, l’ONU annonce la fin de l’opération. Plus de 1,1 million de barils de pétrole ont été transférés vers le pétrolier de remplacement en 18 jours. Sur les 1,14 million de barils initialement présents, il ne restait à bord que des résidus mêlés à des sédiments : des 1,14 million de barils, il ne restait plus, à bord, que 2%, mélangés à des sédiments, qui devaient être éliminés lors d’un nettoyage final des cuves. Guterres salue une opération réussie, tout en rappelant que le dossier n’est pas clos. Le transbordement du pétrole vers un navire-citerne de remplacement s’est achevé en toute sécurité, permettant d’éviter une catastrophe environnementale et humanitaire monumentale, mais l’ONU réaffirme son engagement à mener le projet à bien, notamment en livrant une bouée adaptée à laquelle le pétrolier de remplacement sera attaché en toute sécurité.

Une coque vide, mais un dossier toujours ouvert

Le pétrolier vidé n’a pas disparu comme par magie. Cinq mois après l’opération de pompage, la presse spécialisée rappelle que le projet reste fragile. Des responsables de l’ONU font de nouveau état de préoccupations, signalant que l’achèvement du projet est menacé par des retards, des difficultés financières, et désormais la situation sécuritaire en mer Rouge. Le recyclage de la coque elle-même, un chantier à part entière compte tenu de sa taille et de son âge, fait l’objet de négociations distinctes ; plusieurs entreprises spécialisées dans le démantèlement vert de navires, notamment aux Pays-Bas et au Bahreïn, se sont positionnées pour récupérer l’acier du Safer.

Il reste ce paradoxe : une catastrophe évitée de justesse, mais un dossier qui traîne encore, otage des mêmes tensions géopolitiques qui ont retardé l’intervention pendant huit ans. Le pétrolier de remplacement, rebaptisé Yemen puis MOST Yemen, mouille désormais à la place de son prédécesseur, en attendant l’installation définitive d’une bouée d’ancrage reliée à un pipeline, seule solution durable pour que le pétrole yéménite puisse à nouveau être exporté sans mettre en péril tout un littoral.

Sources : imo.org | ici.radio-canada.ca

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