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Au large de la Californie repose depuis 1946 un cimetière de 27 000 fûts que personne n’avait cartographié avant 2021

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Entre Los Angeles et l’île de Catalina, le fond marin du bassin de San Pedro cache l’un des plus grands sites de pollution industrielle jamais recensés aux États-Unis. Entre 1947 et 1961, des entreprises ont immergé des fûts de déchets industriels contenant des résidus de DDT à environ 890 mètres de profondeur, selon une étude publiée dans la revue Marine Pollution Bulletin. Personne n’en connaissait l’ampleur réelle avant qu’une campagne de sonar menée en 2021 ne cartographie enfin la zone.

Le chiffre est resté flou pendant des décennies. Les analyses de sédiments dans la région ont montré des concentrations variables de DDT, dont une quantité estimée entre 350 et 700 tonnes aurait été rejetée dans le bassin de San Pedro entre 1947 et 1961. Le principal responsable identifié est la Montrose Chemical Corporation, décrite comme le plus grand fournisseur mondial de DDT pendant des décennies, dont l’usine de Torrance produisait plus de 800 000 tonnes de ce produit entre 1947 et 1982. Une enquête du Los Angeles Times a exhumé les registres d’expédition de l’entreprise : selon ce rapport, environ 2 000 fûts de DDT étaient déversés chaque mois entre 1947 et 1961 dans ce site désigné du sud de la Californie. À ce rythme, sur près de quinze ans, l’estimation totale grimpe à des centaines de milliers de contenants.

À retenir

  • Combien de fûs toxiques reposent vraiment au fond du Pacifique californien ?
  • Comment a-t-on enfin découvert l’existence et l’ampleur de ce site en 2021 ?
  • Quelle menace représente cette pollution pour les consommateurs de fruits de mer locaux ?

Sommaire

  1. Une campagne de sonar qui a tout changé en 2021
  2. Ce que révèlent les carottes de sédiments
  3. Ce que cela change pour la chaîne alimentaire

Une campagne de sonar qui a tout changé en 2021

C’est une expédition scientifique de deux semaines, en mars 2021, qui a permis de mesurer l’ampleur réelle du désastre. Du 10 au 24 mars, une équipe de 31 experts à bord du navire de recherche Sally Ride de Scripps a réalisé des cartes acoustiques à haute résolution du fond marin du bassin de San Pedro, couvrant 36 000 acres, soit environ 146 kilomètres carrés, depuis 19 kilomètres au large de la côte sud-californienne jusqu’à 13 kilomètres de l’île Catalina. Deux robots sous-marins autonomes, baptisés REMUS 6000 et Bluefin, ont sillonné le secteur à environ 20 mètres au-dessus du fond, en balayant chaque côté sur 150 mètres grâce à un sonar à balayage latéral haute fréquence.

Le rythme de la couverture donne une idée de l’ampleur du travail : les engins scannaient le fond marin à raison de 0,75 kilomètre carré par heure, soit à peu près l’équivalent de 140 terrains de football toutes les soixante minutes. Réglés pour ne rien laisser passer, les paramètres du sonar avaient été calibrés pour détecter des objets aussi petits qu’une tasse à café. Résultat de cette pêche numérique minutieuse : le relevé a identifié plus de 27 000 cibles classées avec un haut degré de confiance comme des fûts, et un excédent de 100 000 objets de débris au total sur le fond marin.

La profondeur, elle, condamne toute idée de récupération. Les fûts de déchets industriels ont été abandonnés à environ 890 mètres de profondeur dans le bassin de San Pedro, une donnée confirmée par plusieurs relevés scientifiques ultérieurs. À cette profondeur, aucune opération de renflouement classique n’est envisageable : la pression, le manque de visibilité et l’étendue de la zone rendent le nettoyage matériellement hors de portée. « It’s a feeling of, how does nobody know about this? », s’était interrogé un membre de l’équipe scientifique après la découverte, résumant le sentiment général face à l’étendue insoupçonnée du site.

Ce que révèlent les carottes de sédiments

Les prélèvements effectués depuis confirment que le poison n’a pas disparu avec le temps. Les concentrations de DDT dans les sédiments du bassin de San Pedro atteignent jusqu’à 250 microgrammes par gramme, avec des concentrations particulièrement marquées entre 4 et 8 centimètres de profondeur. Pour donner une échelle de comparaison, ces niveaux sont environ 40 fois supérieurs aux concentrations les plus élevées mesurées dans les sédiments de surface du site classé Superfund du plateau de Palos Verdes, pourtant considéré depuis longtemps comme l’une des zones les plus contaminées de la côte californienne.

Les chercheurs ont aussi observé un effet direct sur la vie qui subsiste à ces profondeurs. La diversité des communautés macrofaunales s’est révélée la plus faible et la plus distincte dans les sédiments situés à l’intérieur des halos décolorés qui entourent les fûts. Autour de chaque conteneur, une zone morte, presque stérile, s’est formée sur le fond marin. Une étude parue en 2024 a néanmoins noté un paradoxe : la concentration de DDX (l’ensemble des composés dérivés du DDT) était la plus élevée dans la fraction comprise entre 2 et 6 centimètres des carottes de sédiments étudiées, mais sans corrélation directe avec la densité, la composition ou la diversité macrofaunale à l’échelle globale du site. Le poison est bien là, concentré, mais ses effets biologiques restent complexes à démêler.

Ce que cela change pour la chaîne alimentaire

Le vrai problème n’est pas sous l’eau, il est dans les assiettes. La contamination remonte lentement, mais sûrement, vers les prédateurs qui dominent l’écosystème côtier. Environ un quart des otaries de la région souffrent d’un cancer urogénital rare lié au DDT, et les grands dauphins locaux présentent 45 composés liés au DDT dans leur graisse, avec des niveaux d’exposition globale supérieurs à ceux observés n’importe où ailleurs sur la planète. C’est un chiffre qui donne le vertige : nulle part au monde, la faune marine n’est aussi chargée en résidus de cet insecticide interdit depuis plus de cinquante ans.

Le mécanisme est celui, classique mais redoutable, de la bioaccumulation. Les otaries n’ingèrent pas directement le DDT : elles mangent des poissons et des calmars qui eux-mêmes se nourrissent d’organismes contaminés, et le taux de DDT dans les tissus s’accumule à chaque échelon de la chaîne alimentaire, faisant du prédateur au sommet le principal receveur de cette accumulation. Or les humains pêchent et consomment certaines des mêmes espèces. Des élus californiens, dont les représentants Ted Lieu et Julia Brownley, ont d’ailleurs interpellé les autorités sanitaires fédérales fin 2021 pour savoir si cette contamination touchait aussi les consommateurs de fruits de mer locaux, sans qu’une réponse tranchée n’ait, à ce jour, clos le débat.

Le pire, peut-être, c’est la lenteur du phénomène. Le DDT ne se dégrade pratiquement pas dans ces conditions de fond marin froid et privé d’oxygène : les molécules piégées dans la vase d’aujourd’hui seront probablement encore actives dans un siècle. Scripps a obtenu, depuis la campagne de 2021, plus de 5,6 millions de dollars de financements fédéraux pour poursuivre l’analyse du site, prélever de nouveaux échantillons d’eau et de sédiments, et tenter de comprendre jusqu’où ce vieux passif industriel continuera de infuser, année après année, dans l’océan Pacifique.

Sources : pubmed.ncbi.nlm.nih.gov | universityofcalifornia.edu | pubs.usgs.gov

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