Ein Gedi, rive occidentale de la mer Morte. Une route flambant neuve, censée résister aux affaissements, s’ouvre par endroits sous le passage des voitures. Un peu plus loin, un hôtel entier a dû être rasé après que plusieurs cratères se sont rejoints sous ses fondations. Ce n’est pas un accident isolé : c’est le symptôme d’un désastre hydrologique qui dure depuis plus de soixante ans et qui continue de s’aggraver, mètre après mètre, cratère après cratère.
À retenir
- Le Jourdain détourné par Israël, la Jordanie et la Syrie depuis 1960 ne fournit plus qu’un tiers de son débit historique à la mer Morte.
- L’eau douce souterraine dissout les couches de sel enfouies, creusant des cavernes qui s’effondrent brutalement en 6 000 dolines sur la rive occidentale.
- Ces cratères ont fermé des plages touristiques, détruit un hôtel, endommagé une route à 60 millions de dollars et forcé l’abandon de palmeraies entières.
Sommaire
Un fleuve détourné, une mer qui s’assèche
Tout part du Jourdain. Ce fleuve biblique alimentait autrefois la mer Morte à hauteur de plus d’un milliard de mètres cubes par an. À la suite des changements climatiques, mais surtout comme résultat de la captation en amont, près d’un milliard de mètres cubes annuels sur les 1,3 milliard que le fleuve du Jourdain y déversait naguère ont été prélevés. Israël, la Jordanie et la Syrie puisent dans ses eaux depuis les années 1960 pour l’irrigation et l’alimentation en eau potable, laissant à la mer Morte une portion résiduelle de son débit historique.
Plus au sud, un second mécanisme aggrave la situation. Les usines de potasse israéliennes et jordaniennes évaporent une partie de l’eau restante pour en extraire sels et minéraux, un procédé industriel qui ampute encore le volume du lac. Le bureau du Premier ministre israélien lui-même a reconnu que le littoral de la mer Morte recule d’environ un mètre par an en raison de l’évaporation naturelle, du détournement de l’eau du Jourdain vers le nord à des fins agricoles et du pompage de l’eau à l’extrémité sud par les usines de la mer Morte pour l’extraction des sels et des minéraux.
Le résultat se lit sur les cartes. En un peu plus d’un demi-siècle, la surface du lac a perdu environ un tiers de son étendue. Le niveau, lui, est passé sous la cote de -430 mètres, un chiffre qui continue de s’enfoncer chaque année. Certains points du rivage ont reculé de plusieurs centaines de mètres depuis les années 1980. Les bateaux qui accostaient autrefois directement sur la plage doivent désormais parcourir des kilomètres de terrain asséché pour atteindre l’eau.
Sous la surface, une bombe à retardement géologique
Personne n’avait anticipé la suite. Quand le niveau baisse, la saumure très concentrée qui stabilisait autrefois le sous-sol se retire. L’eau douce souterraine, elle, continue d’arriver depuis les montagnes voisines. Elle rencontre alors d’épaisses couches de sel enfouies là depuis des millénaires, à une époque où la mer Morte était bien plus vaste.
La chimie fait le reste. Fresh water dissolves salt far more easily than brine does, ce qui creuse des cavernes souterraines jusqu’à ce que le sol au-dessus ne puisse plus supporter son propre poids et s’effondre. Le processus est invisible depuis la surface, jusqu’au moment où tout bascule d’un coup. Ce n’est pas une érosion progressive et visible : c’est un effondrement brutal, sans avertissement.
Les chiffres racontent une accélération vertigineuse. En 1990, le Geological Survey of Israël n’en recensait qu’une centaine. Aujourd’hui, on avance le chiffre de près de 6 000 dolines sur la seule rive occidentale, un décompte qui varie selon les organismes et les années de relevé, certains évoquant même plus de 7 000 gouffres en comptant l’ensemble du pourtour. Une étude scientifique récente parue sur la plateforme EGUsphere a mesuré, côté jordanien cette fois, une hausse de 43 % du nombre de cavités entre 2018 et 2024, passant de 1 565 à 2 247 sur ce seul secteur. La progression ne ralentit pas, elle se propage vers le nord et vers la mer, suivant la baisse continue du niveau du lac.
Routes coupées, palmeraies abandonnées, hôtels rasés
Le tourisme paie le prix fort. La station balnéaire de Mineral Beach a fermé après qu’un cratère a englouti son parking, ses salles de soins et plusieurs palmiers en une seule nuit. La plage historique d’Ein Gedi, elle, a été déclarée impropre à la baignade en 2020, ne laissant plus qu’un seul accès public sur tout le littoral nord. Le complexe hôtelier du kibboutz Ein Gedi a subi le même sort : démoli après la convergence de plusieurs dolines sous ses bâtiments.
Les infrastructures routières ne sont pas épargnées. Les infrastructures touchées par ce phénomène comprennent un pont de 60 millions de dollars, un tronçon à grande vitesse de la route 90 au sud de la réserve naturelle d’Ein Gedi, et la seule station-service de la région sur plus de 60 kilomètres. Même conçue selon des normes anti-effondrement, cette route côtière n’a pas résisté partout. Des tronçons entiers ont dû être déviés, parfois plusieurs kilomètres à l’intérieur des terres.
L’agriculture aussi recule. Des palmeraies dattières entières ont été abandonnées, les parcelles jugées trop instables pour continuer l’exploitation. Près de quarante sites professionnels ont fermé dans cette zone déjà économiquement fragile, selon les autorités israéliennes elles-mêmes. Les campings, eux, ont été évacués les uns après les autres, à mesure que de nouveaux gouffres apparaissaient à proximité des tentes.
Des milliards envisagés, aucun projet abouti
Face à ce constat, un projet pharaonique a longtemps fait figure de solution miracle : relier la mer Rouge à la mer Morte par un canal ou une canalisation souterraine, en profitant du dénivelé de 400 mètres entre les deux mers. Le Red Sea-Dead Sea Conveyance était un chantier de 180 kilomètres de long, estimé à 10 milliards de dollars, qui aurait alimenté la mer Morte à hauteur de 2 000 millions de mètres cubes d’eau par an, dont 1 200 millions directement dans le lac.
Le projet n’a jamais vu le jour. Trop cher, trop controversé sur le plan écologique, certains scientifiques craignant que le mélange des eaux ne provoque une prolifération d’algues et modifie la composition minérale unique du lac. La Jordanie a fini par jeter l’éponge. Amman a abandonné ce projet en stagnation, dont l’objectif était de réapprovisionner en trente ans la mer Morte à l’agonie, préférant concentrer ses ressources sur une usine de dessalement nationale dans le golfe d’Aqaba.
Un hydrologue de l’ONG EcoPeace, Nadav Tal, résume l’impasse politique du dossier. Il souligne que la mer Morte perd plus d’un mètre par an de sa surface depuis les années 1960, un déclin qui se poursuit indépendamment des tergiversations diplomatiques. Un chercheur israélien va plus loin encore : même avec un pipeline construit, l’apport prévu ne représenterait qu’une fraction de ce que le Jourdain fournissait autrefois, insuffisant pour inverser la tendance.
La mer Morte ne va pas disparaître à une date précise. Elle tend vers un nouvel équilibre, plus petite, plus concentrée en sel, entourée d’un no man’s land grêlé de trous que plus personne n’ose arpenter sans carte à jour. En attendant, chaque année qui passe ajoute son lot de nouveaux gouffres, quelque part entre les dattiers abandonnés et les routes qu’il faut sans cesse redessiner.
Sources : fr.timesofisrael.com | orientxxi.info


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