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Sous un lac africain dont les rives portent 2 millions d’habitants dorment 300 km3 de gaz, et on a commencé à les pomper

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Sous les eaux calmes du lac Kivu, à cheval entre le Rwanda et la République démocratique du Congo, dorment des quantités de gaz proprement vertigineuses. Ses eaux profondes, séparées des eaux de surface par une stratification de densité permanente, contiennent environ 62 km3 de méthane et 300 km3 de dioxyde de carbone. Et environ 2 millions de personnes vivent dans les environs immédiats du lac. Depuis le milieu des années 2010, on a commencé à pomper ce gaz. Pas pour s’en débarrasser en catastrophe, mais pour en faire de l’électricité.

Pour comprendre l’enjeu, il faut remonter au Cameroun, un pays voisin. Le 21 août 1986, un phénomène que personne n’avait vu venir a rayé des villages entiers de la carte en une seule nuit.

À retenir

  • Le lac Kivu contient 300 km³ de CO2 et 62 km³ de méthane piégés sous une couche d’eau stable depuis des siècles.
  • Une éruption limnique comparable à celle du lac Nyos en 1986 pourrait théoriquement faire deux millions de victimes.
  • Depuis 2015, le projet KivuWatt pompe le méthane pour générer 500 à 700 MW d’électricité sur 25 ans.

Sommaire

  1. Nyos, la nuit où un lac a tué en silence
  2. Kivu, une bombe géologique sous deux millions d’habitants
  3. De la menace à la ressource : le pari du pompage

Nyos, la nuit où un lac a tué en silence

La catastrophe du lac Nyos est une éruption limnique survenue le 21 août 1986 dans le nord-ouest du Cameroun, qui a provoqué la mort de 1 746 personnes et de près de 3 000 animaux d’élevage. Aucune explosion, aucun incendie, aucun tremblement de terre. Juste un gaz invisible qui s’est répandu dans les vallées pendant que les habitants dormaient.

L’éruption a déclenché la libération soudaine d’environ 100 000 à 300 000 tonnes de dioxyde de carbone, dont le nuage s’est d’abord élevé à près de 100 km/h avant de retomber, étant plus lourd que l’air, sur les villages voisins, asphyxiant les personnes et animaux sur 25 km autour du lac. Le mécanisme précis qui a déclenché ce dégazage massif reste débattu. Sa cause n’est pas établie : la plupart des géologues suspectent un glissement de terrain, mais certains croient à une légère éruption volcanique dans le fond du lac.

Il aura fallu attendre 2001 pour qu’une réponse technique voie le jour. À partir de 2001, une équipe française menée par le professeur Michel Halbwachs a installé un système aussi ingénieux qu’artisanal, avec des tuyaux de dégazage pour libérer les gaz emprisonnés de manière contrôlée, un tube en plastique descendant jusqu’à 203 mètres de profondeur. Le principe est celui d’une bouteille de soda qu’on ouvrirait doucement plutôt que de la secouer : le gaz remonte en continu, sans à-coup, au lieu de s’accumuler puis de tout libérer d’un coup. Aujourd’hui, plusieurs colonnes de dégazage fonctionnent en permanence, et malgré ces mesures, le lac Nyos reste surveillé.

Kivu, une bombe géologique sous deux millions d’habitants

Le lac Kivu n’a rien à voir avec Nyos en termes d’échelle. Situé à la frontière entre le Rwanda et la République démocratique du Congo, il a une surface de 2 385 km2, un volume de 550 km3 et une profondeur maximale de 485 m. Des villes entières, Goma côté congolais, Gisenyi côté rwandais, s’étendent sur ses rives.

Ce qui rend le lac unique, c’est sa stratification. Il diffère des autres grands lacs africains par sa stratification permanente, caractérisée par une chemocline principale s’étendant de 255 à 262 mètres. Sous cette couche, le gaz stagne depuis des siècles sans se mélanger à l’eau de surface. Les gaz ne sont transportés hors des zones profondes que par une lente remontée, avec un temps de résidence de 800 à 1000 ans. Ce qui repose au fond du lac aujourd’hui pourrait y être depuis l’époque des grandes invasions barbares en Europe.

Le danger, c’est ce qui pourrait casser cet équilibre. Une remontée d’eau chaude, un glissement de terrain sous-marin, ou l’activité volcanique de la région pourraient en théorie déstabiliser la stratification. En 2002, une éruption du Nyiragongo avait laissé craindre un bouleversement de la stratification du lac, susceptible d’entraîner une remontée des couches chargées en gaz, un risque qui reste surveillé de près. Des observations plus récentes ont identifié une autre source d’inquiétude. Des images satellite ont montré qu’un segment de faille magmatique souterraine s’ouvrait vers le sud jusqu’en territoire rwandais, sous la partie nord du lac Kivu, faisant craindre un risque supplémentaire de libération massive et rapide de dioxyde de carbone. Les autorités rwandaises ont depuis tempéré ces craintes, en écartant tout risque immédiat.

Aucun scientifique sérieux n’annonce d’échéance précise pour une éruption limnique à Kivu. Mais l’ampleur d’un scénario catastrophe, si un jour il devait se produire, donne le vertige. Selon des estimations alarmistes, une catastrophe du type de celle du lac Nyos, qui en 1986 avait tué plus de 1 700 habitants asphyxiés par du CO2, pourrait faire jusqu’à deux millions de morts autour du lac Kivu. Ce chiffre reste un scénario théorique, pas une prévision.

De la menace à la ressource : le pari du pompage

Face à ce risque, une logique s’est imposée peu à peu chez les chercheurs et les autorités locales : plutôt que de laisser le gaz s’accumuler indéfiniment sans agir, autant l’extraire et s’en servir. C’est exactement l’inverse de ce qui s’est passé à Nyos, où le dégazage ne sert qu’à prévenir un danger.

C’est le pari de la centrale KivuWatt, installée côté rwandais depuis fin 2015 : une barge flottante pompe l’eau saturée en dioxyde de carbone et en méthane depuis environ 350 mètres de profondeur. Une fois remontée, l’eau libère son méthane, qui alimente des turbines pour produire du courant. Le CO2, lui, est en grande partie réinjecté ou traité séparément. Un second projet, mené depuis 2019 dans le district de Rubavu par la société Shema Power Lake Kivu, complète ce dispositif.

L’ampleur du potentiel énergétique donne une idée du calcul économique derrière l’opération. Le réservoir de gaz du lac contiendrait environ 42 km3 de méthane et 200 km3 de dioxyde de carbone dans sa zone exploitable, une quantité qui équivaudrait à une production électrique de 500 à 700 MW de puissance sur 25 ans. De quoi couvrir une part significative des besoins électriques du Rwanda pendant des décennies, tout en réduisant, année après année, la charge de gaz qui pèse sur les deux millions de riverains.

Le procédé n’est pas sans débat. Une étude de l’université de Calgary, publiée en mars 2025 dans la revue ACS Omega, pointe du doigt les effets de la réinjection d’eau acide dans des zones du lac jusque-là dépourvues de gaz, avec des conséquences possibles sur l’écosystème local encore mal mesurées. Le lac Kivu reste ainsi un cas rare où une même masse d’eau incarne à la fois un danger géologique surveillé de près et une source d’énergie qu’on commence tout juste à exploiter à l’échelle industrielle.

Sources : histoires-inexpliquees.fr | sddnature.com

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