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Au large de Cassis dorment depuis 1966 près de 35 millions de tonnes de boues rouges que personne n’a jamais remontées

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En 1966, une usine d’alumine près de Marseille obtient l’autorisation de déverser ses déchets directement dans la Méditerranée. Cinquante-huit ans plus tard, le canyon de Cassidaigne abrite toujours environ 32 millions de tonnes de boues rouges industrielles, jamais retirées, à quelques kilomètres seulement des calanques de Cassis.

À retenir

  • Depuis 1966, une usine d'alumine de Gardanne a déversé ses boues rouges via une canalisation dans le canyon de Cassidaigne, à 320 mètres de profondeur au large de Cassis.
  • Ces résidus, riches en titane, chrome, vanadium, fer et plomb, ont créé un désert minéral dépourvu de vie aquatique sur une large zone du canyon.
  • Depuis 2016 les rejets solides sont interdits en mer, mais le dossier reste en justice, porté par des associations, pêcheurs et habitants dénonçant un écocide.

Il suffit de prendre un bateau depuis le port de Cassis, de longer les falaises blanches des calanques pendant une petite demi-heure, pour se retrouver au-dessus d’un secret vieux de plusieurs décennies. Sous la surface turquoise tant appréciée des plaisanciers repose l’un des dossiers environnementaux les plus discrets de la région marseillaise. Peu de vacanciers qui admirent ce littoral classé savent qu’à 320 mètres de profondeur dort un volume de déchets industriels difficile à imaginer, oublié de tous sauf des associations qui n’ont jamais lâché l’affaire.

Quand l’industrie a choisi la mer comme décharge

Tout commence à Gardanne, dans les Bouches-du-Rhône, où une usine d’alumine fondée à la fin du XIXe siècle transformait la bauxite en alumine grâce à un procédé chimique à base de soude. Ce processus industriel, essentiel à la fabrication de l’aluminium, produisait cependant un résidu encombrant : les fameuses boues rouges. Le problème est vite devenu concret puisque les capacités de stockage à terre ont fini par être saturées.

C’est dans ce contexte qu’en 1966, des organismes publics comme l’ISTPM ou l’université ont mené des études pour évaluer la faisabilité d’un déversement en mer à grande profondeur. La solution retenue paraissait, à l’époque, aussi pragmatique qu’audacieuse : une canalisation acheminait les résidus jusqu’au canyon de Cassidaigne, à 7,7 kilomètres de la côte, au large de Cassis, où ils étaient relâchés à 320 mètres sous la surface. Selon les sources, le tonnage total déversé varie : certaines estiment à plus de 20 millions de tonnes les rejets solides entre 1967 et 2015, tandis que d’autres évoquent un total de 32 millions de tonnes de boues accumulées sur la même période.

La composition toxique que l’usine préférait taire

Derrière l’appellation presque anodine de « boues rouges » se cache une réalité chimique bien plus préoccupante. Ces résidus se caractérisent par un fort enrichissement en titane, mais aussi en chrome, vanadium, fer et plomb, accompagné paradoxalement d’un déficit en manganèse. Un cocktail d’éléments métalliques qui, une fois relâché en grande quantité dans un milieu naturel, ne reste jamais totalement inerte.

Les associations environnementales n’ont cessé de dénoncer ces rejets, chargés en matières en suspension et en métaux, comme responsables d’une pollution durable du milieu marin. Le dossier a d’ailleurs pris une tournure ouvertement politique en 2015, lorsque le préfet de région a signé un arrêté autorisant la société Alteo à poursuivre ses rejets pendant six années supplémentaires. Une décision prise, ironie du calendrier, la même année que la tenue de la COP21 à Paris, sommet mondial consacré justement à la protection de l’environnement.

320 mètres sous l’eau, un désert minéral s’est installé

Le résultat de ce demi-siècle de rejets se lit aujourd’hui dans le silence du canyon. Là où l’on s’attendrait à trouver une biodiversité méditerranéenne foisonnante, les associations pointent l’absence de vie aquatique sur un vaste secteur du canyon de Cassidaigne. Un véritable désert minéral, figé sous des couches de sédiments métalliques, à quelques encablures seulement d’un des littoraux les plus photographiés de France.

Ce constat n’a rien d’anecdotique lorsqu’on le remet en perspective : les calanques attirent chaque année une foule de plongeurs, de randonneurs et de familles venues profiter du bleu profond de la Méditerranée, sans se douter qu’à quelques centaines de mètres sous leurs pieds, l’histoire industrielle du siècle passé a laissé une empreinte quasi indélébile.

32 millions de tonnes plus tard, que reste-t-il à faire ?

Depuis 2016, soit quarante ans après les premiers rejets, la partie solide des boues rouges n’est plus autorisée à être déversée en mer. L’usine a dû revenir à un stockage à ciel ouvert, dans le vallon de Mange-Garri. Mais la trajectoire de l’exploitant, la société Alteo, a continué de faire parler d’elle : bénéficiaire d’une dérogation censée courir jusqu’en 2021, l’entreprise aurait pourtant atteint les seuils réglementaires bien plus tôt, dès 2019, année où elle a été placée en redressement judiciaire avant d’être vendue et de cesser définitivement l’extraction du minerai à l’origine des boues rouges.

Le dossier a depuis franchi les portes des tribunaux, présenté par certains comme un cas emblématique de violation des droits de l’océan et un exemple marquant d’écocide. Une plainte a été déposée conjointement par des associations, des pêcheurs et des habitants de la région, tous unis autour d’une même conviction : ce qui a été enfoui dans le canyon de Cassidaigne ne peut pas rester un simple chapitre clos de l’histoire industrielle provençale.

Cinquante-huit ans après les premières études sur le rejet en mer, les 32 millions de tonnes de boues rouges reposent toujours là, à 320 mètres sous les eaux turquoise de Cassis. Entre héritage industriel, silence des fonds marins et bataille judiciaire toujours en cours, ce dossier rappelle à quel point les décisions environnementales d’une époque peuvent façonner durablement un paysage sous-marin tout entier. Reste à savoir si, un jour, la Méditerranée retrouvera un canyon vivant, ou si ces millions de tonnes resteront, comme aujourd’hui, un secret enfoui au large des calanques.

Brice L.

Rédigé par Brice L.

Brice est un journaliste passionné de sciences. Il collabore avec Sciencepost depuis plus d'une décennie, partageant avec vous les nouvelles découvertes et les dossiers les plus intéressants.

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