Une nuit d’été, une masse d’eau et de glace s’engouffre dans la vallée. En six minutes, un établissement thermal entier disparaît. Ce n’est pas une fiction : c’est ce qui s’est produit à Saint-Gervais dans la nuit du 11 au 12 juillet 1892, et dont le glacier de Tête Rousse, perché à plus de 3 000 mètres au-dessus de la commune, garde encore aujourd’hui les stigmates.
En 1892, la rupture brutale d’une poche d’eau du glacier de Tête Rousse affecta la commune de Saint Gervais, causant 175 décès et d’énormes dégâts. Sous l’effet de la pression d’eau, le bouchon de glace au front a cédé, provoquant la vidange brutale d’environ 200 000 m³ d’eau et de glace. Un mur d’eau de 40 à 50 mètres de haut s’engouffre dans la vallée. La coulée, chargée de boue et de rochers, dévale sur près de 2 000 mètres de dénivelé avant de tout emporter sur son passage.
Le hameau de Bionnay est le premier frappé. Mais c’est plus bas, aux Thermes de Saint-Gervais, que le bilan devient tragique : la vague finit sa course au Fayet et détruit les Thermes de Saint-Gervais faisant 150 victimes dans l’établissement. Il n’a fallu que six minutes pour que l’ensemble de l’établissement thermal soit balayé. Les Thermes n’étaient remplis qu’au quart cette nuit-là ; le bilan aurait pu être bien plus lourd. Sur les 175 victimes recensées, certains corps furent retrouvés à des dizaines de kilomètres en aval, charriés par l’Arve puis le Rhône.
À retenir
- Une poche d’eau de 65 000 m³ découverte en 2010 sous le glacier de Tête Rousse a nécessité 72 millions de litres pompés entre 2010 et 2012.
- Le dispositif de deux galeries de drainage conçu par Joseph Vallot en 1899 et 1904 n’a jamais intercepté l’eau malgré un siècle de surveillance.
- Entre 2 000 et 3 000 habitants de Saint-Gervais sont actuellement menacés par le glacier qui continue de générer de nouvelles accumulations d’eau.
Sommaire
Deux galeries pour dompter la montagne
Quelques années plus tard, le scientifique Joseph Vallot et des techniciens de ce qui deviendra le service de Restauration des terrains en montagne imaginent un dispositif inédit : une galerie creusée dans la roche permettant d’évacuer naturellement les eaux susceptibles de s’accumuler sous le glacier. Une première galerie voit le jour en 1899. Une seconde suit en 1904, plus profonde, censée intercepter l’eau avant qu’elle ne s’accumule près du socle rocheux.
Cette galerie de 1904 est encore entretenue aujourd’hui, chaque année, par le service RTM. Pendant plus d’un siècle, elle a rassuré. Mais sur 106 ans, aucune eau n’a jamais transité par ce tunnel, ce qui a même fini par interroger sur l’utilité de son entretien. La montagne, elle, n’avait pas dit son dernier mot.
2010 : la découverte qui change tout
En 2007, le service RTM commande une étude approfondie au Laboratoire de glaciologie et géophysique de l’environnement, à Grenoble. Les glaciologues, sous la houlette de Christian Vincent, déploient une technique inédite en montagne : la résonance magnétique des protons. Trois ans plus tard, une mesure au radar, en mai 2010, vient préciser les données.
Une poche d’eau estimée à 65 000 m³ fut détectée dans le même glacier, quasiment au même endroit qu’en 1892. Une cavité invisible depuis la surface, cachée dans la glace, à des dizaines de mètres de profondeur. Le scénario redouté depuis plus d’un siècle redevenait soudain concret.
Impossible d’attendre. La commune de Saint-Gervais lance des opérations de pompage par forages. Sous surveillance de l’État depuis le début du XXe siècle et des scientifiques depuis 2007, la découverte d’une poche d’eau lors d’une campagne d’investigations en 2010 a justifié la réalisation par la commune de Saint-Gervais-les-Bains de plusieurs opérations de pompage entre 2010 et 2012 ainsi que la mise en place d’un système d’alerte. Entre le 26 août et le 11 octobre 2010, 47 728 m³ sont extraits de la montagne. L’opération coûte 2,5 millions d’euros. L’année suivante, environ 16 000 m³ supplémentaires sont pompés, puis 8 682 m³ en 2012. Après cette date, aucune nouvelle campagne de pompage n’est recensée.
2025 : un nouveau réservoir, mais pas de poche
Un nouveau réservoir de plusieurs dizaines de milliers de mètres cubes d’eau a été découvert, de taille comparable à celui de 2010. Les scientifiques de l’Institut des géosciences de l’environnement (IGE, ex-LGGE) parlent alors d’un « réservoir » d’environ 60 000 m³, et non d’une « poche » comme en 2010. La nuance n’est pas cosmétique.
Le glacier de Tête Rousse contient un volume d’eau équivalent à celui mesuré en 2009, de l’ordre de 60 000 m³, situé sur sa partie amont et préférentiellement au niveau d’une rimaye, une crevasse en partie haute du glacier, à l’interface avec le socle rocheux. Ce type de cavité se distingue des « poches » identifiées en 2010 en partie centrale du glacier. Une crevasse ouverte en surface se comporte différemment d’une poche enfermée sous la glace : la pression y reste limitée, l’eau débordant naturellement une fois un certain seuil atteint.
Les autorités se veulent rassurantes, sans minimiser la vigilance nécessaire. La préfecture de Haute-Savoie explique que la configuration actuelle est différente et moins dangereuse qu’il y a quinze ans, car l’eau est surtout stockée dans des crevasses et non sous la glace : la pression d’eau dans une crevasse est limitée, c’est un réservoir ouvert en surface et l’eau déborde si son niveau atteint le seuil de la crevasse. Un phénomène similaire avait déjà été observé en 2019, sans conséquence.
Le glacier lui-même change de visage. Au cours des quinze dernières années de suivi, il a été constaté que le glacier de Tête Rousse perd en masse mais pas forcément en superficie ; la perte de masse moyenne sur la période 2011-2024 est d’environ 6,34 mètres. Malgré cet amaigrissement, l’épaisseur de glace reste conséquente au centre du glacier, loin d’une disparition à court terme.
Une menace toujours prise au sérieux
Le maire de Saint-Gervais ne cache pas l’ampleur de l’enjeu humain. Avec la multiplication des constructions depuis le XIXe siècle, 2 000 à 3 000 personnes sont directement menacées par Tête Rousse aujourd’hui, rappelle Jean-Marc Peillex. Un chiffre qui donne le vertige : c’est presque la population d’un village entier, suspendue à la stabilité d’un glacier de taille modeste perché à 3 300 mètres d’altitude.
Pour faire le point, la commune organise une réunion publique le 7 octobre 2026. L’objectif : présenter aux habitants l’état de la surveillance et les dernières conclusions des équipes scientifiques mobilisées sur le site. Un rendez-vous qui s’inscrit dans une longue tradition de transparence, tant le sujet reste sensible dans la vallée.
Car derrière les mesures rassurantes se cache une réalité têtue : la montagne continue de produire de l’eau, année après année, quelque part entre la glace et la roche. Joseph Vallot l’avait écrit dès août 1892, après avoir enquêté sur la catastrophe : « il est malheureusement probable que ce lac sous-glaciaire, qui résulte de la configuration des lieux, se reformera dans un temps plus ou moins éloigné ». Cent trente ans plus tard, la prédiction du glaciologue continue de se vérifier, cavité après cavité.
Sources : traitdunion.com.ar | radiomontblanc.fr


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