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Au-dessus de l’Ontario se dresse depuis 1972 une cheminée de 381 m bâtie non pour filtrer le soufre, mais pour l’envoyer ailleurs

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Trois cent quatre-vingt-un mètres de béton armé plantés au cœur du Grand Sudbury, en Ontario. Depuis 1972, cette cheminée hors norme ne filtre rien : elle a été conçue pour une seule mission, expédier le dioxyde de soufre du site minier le plus loin possible de la ville, quitte à le laisser retomber ailleurs. Baptisée Superstack, elle reste aujourd’hui la plus haute cheminée du Canada et de l’hémisphère occidental, et la deuxième cheminée autoportante la plus haute au monde après la centrale Ekibastuz GRES-2 au Kazakhstan. Un record industriel qui raconte surtout l’histoire d’un compromis environnemental assumé pendant un demi-siècle.

À retenir

  • Pourquoi une fonderie canadienne a choisi d’envoyer ses toxines dans le ciel plutôt que de les traiter?
  • Comment le Superstack a résolu le problème de Sudbury en le créant ailleurs
  • Le démantèlement d’un géant : comment déconstruit-on la deuxième plus haute cheminée du monde?

Sommaire

  1. Un choix radical : disperser plutôt que dépolluer
  2. Le revers de la médaille : un problème déplacé, pas résolu
  3. De géant industriel à ruine programmée

Un choix radical : disperser plutôt que dépolluer

Avant la construction de cet ouvrage, Sudbury vivait sous un nuage permanent. Pendant des décennies, les habitants avaient vécu sous un voile amer de dioxyde de soufre : la végétation dépérissait, les voitures rouillaient et les résidents s’étaient habitués à l’odeur âcre qui imprégnait l’air. Les fonderies de l’International Nickel Company, l’ancien nom de Vale, traitaient des minerais sulfureux dont la transformation dégageait d’énormes quantités de gaz toxiques. Trois cheminées plus modestes existaient déjà sur le site, mais elles ne suffisaient plus à contenir les dégâts sur les forêts et les cultures environnantes, comme le rappelle un article publié par Sudbury.com.

La réponse choisie n’a pas été de capter ces émissions à la source, faute de technologie mature à l’époque, mais de les envoyer si haut qu’elles se disperseraient avant de retomber sur les habitants. Cette cheminée promettait un avenir plus propre, non pas en supprimant le dioxyde de soufre, mais en le propulsant assez haut pour qu’il se disperse avant d’atteindre les poumons, les jardins et les rues. Le chantier n’a pas été de tout repos : sa construction a été retardée par un conflit de travail de treize semaines, et la structure a même dû résister à une tornade en plein montage, en août 1970, sans dommage majeur selon les archives de l’époque. Le 21 août 1972, les premières fumées s’échappaient enfin du sommet, sous le regard d’une population qui retenait son souffle.

Le revers de la médaille : un problème déplacé, pas résolu

Le calcul a fonctionné, localement. Mais diluer un polluant ne le fait pas disparaître, il change simplement d’adresse. Ces gaz peuvent être détectés dans l’atmosphère autour du Grand Sudbury dans un rayon de 150 miles autour du site industriel, un panache visible à des kilomètres à la ronde. Des travaux de modélisation évoqués par Grokipedia montrent que le nuage de dioxyde de soufre voyageait fréquemment vers l’est et le nord-est, jusqu’au Québec et au nord-est des États-Unis, contribuant aux pluies acides qui ont marqué ces régions dans les années 1970 et 1980.

Le bilan écologique a été lourd. Les pluies acides, en partie dues au Superstack, ont affecté de nombreux lacs. À la fin des années 1980, environ 7 000 lacs avaient été touchés. Une historienne locale résume la contradiction avec une formule qui a marqué les esprits sur place : le Superstack a réduit la pollution à Sudbury même, mais il a fait de la dispersion du SO2 le problème de quelqu’un d’autre, ailleurs sur le continent. Aujourd’hui encore, la région de Sudbury continue d’afficher des taux d’asthme et de cancer du poumon plus élevés que dans d’autres parties de l’Ontario, séquelle d’un siècle d’industrie lourde dont la cheminée n’est qu’un chapitre, pas la cause unique.

De géant industriel à ruine programmée

Les technologies ont fini par rattraper la promesse initiale. Vale a investi dans des équipements capables de capturer le soufre directement à la sortie des fours, rendant la tour obsolète. Le 28 juillet 2020, Vale a annoncé que le Superstack était officiellement hors service. Il est resté en veille chaude pendant environ deux mois, le temps de tester les nouvelles connexions. Le projet Clean AER qui a rendu cette décision possible n’a rien d’anecdotique : selon les propos de Vale rapportés par Northern Ontario Business, il a permis d’éliminer 100 000 tonnes métriques d’émissions de dioxyde de soufre chaque année, l’équivalent de 1 000 wagons-citernes ferroviaires d’acide sulfurique, ramenant les rejets 30% sous la norme provinciale.

Depuis, l’imposant tube de béton n’est plus un symbole de modernité industrielle mais un chantier de déconstruction, mené avec une prudence méthodique. La démolition ne se fait pas par la base, comme pour un immeuble classique, mais par le sommet : une machine baptisée « la mante » grignote le béton depuis l’intérieur, étage par étage. À l’aide de cette machine, les équipes rongent la structure en béton de l’intérieur vers l’extérieur, réduisant la hauteur du Superstack d’environ 35 mètres au cours d’une seule saison, la faisant passer à environ 345 mètres. Les débris, de la taille d’une table de ping-pong selon les mots du chef de projet, sont évacués chaque semaine et déversés dans une ancienne mine à ciel ouvert de l’entreprise. Le calendrier annoncé prévoit un démantèlement complet de la structure d’ici la fin des années 2020, avec une échéance parfois avancée jusqu’au début des années 2030 selon les sources.

Un détail donne la mesure de la chute : au début de l’été 2025, le Superstack occupait encore la deuxième place mondiale des plus hautes cheminées. À l’automne, rongée mètre après mètre, elle avait déjà glissé à la huitième position. Il aura fallu un siècle de fumées noires, puis cinquante ans d’un tuyau géant pour les envoyer ailleurs, avant que Sudbury ne redevienne, lentement, maîtresse de son propre ciel.

Sources : northernontariobusiness.com | cbc.ca

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