Vingt-sept millions de tonnes de poussière quittent chaque année le désert du Tchad pour traverser l’océan Atlantique et retomber sur la canopée amazonienne. Ce chiffre, établi par une équipe de la NASA à partir des données du satellite franco-américain CALIPSO, correspond à un vol régulier entre deux mondes qui n’ont, en apparence, rien en commun : le point le plus sec de la planète et sa forêt tropicale la plus dense. Et dans cette poussière se cache un ingrédient précis, presque intime, puisqu’il provient des restes de poissons morts il y a dix millénaires.
À retenir
- Une poussière invisible traverse chaque année 5 000 kilomètres d’océan entre deux mondes apparemment sans lien
- Les os de poissons d’un lac qui a disparu voilà dix millénaires continuent de fertiliser une forêt vivante
- Un équilibre scientifique précaire qui pourrait se rompre à tout moment
Sommaire
- Un lac disparu qui continue de nourrir la forêt
- Le Bodélé, usine à poussière la plus active du globe
- 22 000 tonnes de phosphore, un équilibre presque parfait
- Une histoire scientifique plus nuancée qu’il n’y paraît
Un lac disparu qui continue de nourrir la forêt
Il y a environ 10 000 ans, pendant ce que les climatologues appellent la période humide africaine, le Sahara n’avait rien d’un désert. À la place des dunes actuelles s’étendait le lac Méga-Tchad, une masse d’eau douce si vaste qu’elle comptait parmi les plus grandes du continent africain. La majorité des grains de sable sont arrachés à la dépression du Bodélé, point le plus bas du Tchad, qui correspondait il y a environ 10 000 ans à la partie la plus profonde d’un paléolac qui occupait alors le désert du Sahara, un immense lac très poissonneux. Quand le climat a basculé et que les pluies se sont raréfiées, ce géant aquatique s’est asséché pour ne laisser subsister, aujourd’hui, que le lac Tchad et ses environs immédiats, une flaque à l’échelle de son ancêtre.
Ce qui reste au fond de cette cuvette n’est pas du sable ordinaire. Les composés phosphorés de cette dépression, nommés apatites, trouvent leur origine dans les squelettes des poissons fossilisés qui s’épanouissaient à l’époque dans le paléolac. chaque particule qui s’envole aujourd’hui du Bodélé a de bonnes chances d’avoir fait partie, à un moment donné, d’une arête ou d’un os de poisson d’eau douce. Une chercheuse de l’université de Leeds impliquée dans ces travaux, Caroline Peacock, avait résumé la découverte en expliquant qu’une proportion importante de la poussière emportée de la région du Bodélé est composée d’apatites, des grains de roches riches en phosphore, un composé présent dans les restes de poissons.
Le Bodélé, usine à poussière la plus active du globe
Rien d’étonnant à ce que cette région soit devenue un cas d’école pour les climatologues. La dépression du Bodélé s’étend sur environ 22 000 kilomètres carrés et concentre à elle seule une part considérable de l’érosion éolienne mondiale. Un vent local baptisé harmattan y souffle avec une violence redoutable, canalisé par un effet Venturi entre deux massifs montagneux voisins, arrachant au sol des tonnes de particules chaque jour. En période hivernale, ce sont quelque 700 000 tonnes de poussières qui sont produites chaque jour par la minéralogie très spéciale du Bodélé. Un chiffre qui donne le vertige quand on sait qu’il s’agit, jour après jour, de l’équivalent de plusieurs milliers de camions de sable arrachés à un même lit de lac fossile.
L’étude de référence sur le sujet, publiée en 2015 dans la revue Geophysical Research Letters par une équipe menée par Hongbin Yu de l’université du Maryland et du Goddard Space Flight Center de la NASA, a exploité sept années de données lidar collectées par CALIPSO pour suivre precisement ce trajet transatlantique. Le résultat a permis de chiffrer, pour la première fois par satellite, la quantité de phosphore réellement transportée jusqu’au bassin amazonien. Une part infime de la poussière totale est concernée : une tiny percentage de that dust, 0.08 percent, est phosphorous, mais juste assez pour faire une grande différence, selon les termes des chercheurs.
22 000 tonnes de phosphore, un équilibre presque parfait
Ramené à l’échelle du bassin amazonien, cet apport phosphoré atteint environ 22 000 tonnes chaque année, ce qui équivaut à peu près à la quantité que la forêt tropicale perd via les rivières. Un chiffre qui n’a rien d’anecdotique : il correspond presque exactement aux pertes subies par le sol amazonien, lessivé en permanence par des précipitations torrentielles qui entraînent les nutriments vers les cours d’eau puis vers l’océan. Sans cet apport venu d’Afrique, la fertilité des sols amazoniens, déjà pauvre naturellement, s’épuiserait lentement sur des décennies. Les chercheurs eux-mêmes notaient que cet équilibre pourrait se rompre à terme, faute de savoir combien de temps le gisement phosphoré du Bodélé pourra encore alimenter la forêt.
Ramené à l’hectare, l’apport devient presque microscopique : à peine 23 grammes par hectare et par an. Mais c’est justement cette dose homéopathique, répétée inlassablement chaque hiver par les vents d’harmattan, qui fait toute la différence sur le temps long. Une partie de cette poussière ne rejoint d’ailleurs jamais la canopée : elle tombe directement dans l’Atlantique, où elle stimule aussi la production de phytoplancton, avec des répercussions jusque dans les cycles du carbone océanique.
Une histoire scientifique plus nuancée qu’il n’y paraît
Le tableau mérite toutefois d’être nuancé, et c’est là que l’histoire devient encore plus intéressante. Longtemps présenté comme l’unique source de cette poussière fertilisante, le Bodélé a vu son statut de champion incontesté remis en question par une équipe de Princeton et du Jet Propulsion Laboratory de la NASA. Publiée en 2020 dans la même revue, leur étude, au titre sans ambiguïté, affirme que c’est en réalité une autre région saharienne, l’El Djouf, en Mauritanie, qui serait la source privilégiée du transport intercontinental à travers l’Atlantique plutôt que la dépression du Bodélé. La science du transport des poussières sahariennes continue donc de s’affiner, sans remettre en cause le principe général : c’est bien la désagrégation d’un ancien lac fossile, plein d’os de poissons, qui contribue à nourrir la forêt la plus riche en biodiversité de la planète, année après année, à travers plus de 5 000 kilomètres d’océan.
Sources : agupubs.onlinelibrary.wiley.com | epochtimes.fr


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