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On a dépensé des millions pour rendre au Mont-Saint-Michel son caractère maritime : les sables qu’on avait créés en 1857 reviennent déjà

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Le Mont-Saint-Michel a coûté 220 millions d’euros à sauver de l’ensablement. Et le sable revient déjà, ailleurs dans la baie, comme si l’argent public n’avait fait que déplacer le problème plutôt que le résoudre.

Retour en arrière. Tout commence au milieu du XIXe siècle, quand l’homme décide de dompter cette baie sauvage aux marées parmi les plus puissantes d’Europe. Le processus d’ensablement est accéléré par la construction à partir de 1857 de la digue submersible de La Roche-Torin dans l’est de la baie, puis en 1878-1879 de la digue-route reliant le continent au Mont-Saint-Michel, et par la construction du barrage de la Caserne. Ces aménagements, pensés pour gagner des terres agricoles sur la mer et faciliter l’accès des visiteurs, ont un effet pervers : ils bloquent la circulation naturelle des courants. Résultat ? Le sable s’accumule, année après année, jusqu’à menacer de transformer le Mont en simple colline continentale.

Les chiffres donnent le vertige. Chaque année, un million de mètres cubes de sédiments viennent se déposer sur les grèves, et les fonds remontent de 1 cm à 1,5 cm par an. À ce rythme, les experts sont formels : si rien n’est fait, les études montrent que le Mont-Saint-Michel sera complètement entouré de terres en 2040. Un monument classé au patrimoine mondial de l’UNESCO, symbole de la France dans le monde entier, réduit à un tas de cailloux perdu au milieu des herbus. L’idée était impensable pour les pouvoirs publics.

À retenir

  • 220 millions d’euros dépensés, mais le sable s’accumule ailleurs dans la baie à un rythme inédit
  • Le projet n’a agi que sur 1,5% de la baie autour du Mont, laissant les 98,5% restants à la merci de l’ensablement naturel
  • Tombelaine, l’île voisine, peut désormais être rejointe à pied : le problème s’est simplement déplacé

Sommaire

  1. Un chantier titanesque qui explose son budget
  2. 1,5 % de la baie traité, et le sable qui revient déjà
  3. Le prix du paysage, entre nature indomptable et symbole national

Un chantier titanesque qui explose son budget

C’est sous l’impulsion d’Edouard Balladur, alors Premier ministre, que cette opération de désensablement prend un tour politique et médiatique dans les années 1990. Le projet est officiellement lancé en 1995. Sur le papier, l’ambition est claire : rendre au rocher son caractère insulaire en utilisant la force de la marée et du fleuve Couesnon plutôt que des pelleteuses, une prouesse d’ingénierie hydraulique unique en Europe.

Mais entre l’idée et sa réalisation, la facture s’envole. Évalué au départ, en 1995, à 76 millions d’euros, le budget est successivement passé à 106 millions d’euros en 1999, à 134 millions d’euros en 2002, puis à 220 millions d’euros en 2004. Une inflation de près de 190 % en moins de dix ans, largement due à des malfaçons dans l’évaluation initiale et à la complexité technique du chantier. Face à cette dérive, l’État finit par siffler la fin de la partie financière : l’Etat limite le coût total des travaux à 140 millions d’euros, alors que les collectivités locales prévoyaient un budget de plus de 220 millions d’euros, le gouvernement exprimant « le souhait qu’on arrive à rentrer dans une enveloppe budgétaire de 140 millions d’euros ».

Le chantier proprement dit s’étale sur près d’une décennie. Un nouveau barrage sur le Couesnon, capable de stocker jusqu’à 1,2 million de mètres cubes d’eau, est mis en service en 2009 pour créer un effet de chasse à chaque marée descendante. Puis vient l’étape la plus spectaculaire : la destruction de la digue-route centenaire, remplacée par un pont-passerelle sur pilotis laissant l’eau circuler librement. Après 9 ans d’étude, 3 ans de travaux et de nombreuses polémiques, le pont-passerelle est inauguré le 22 juillet 2014. L’ancienne digue disparaît définitivement l’année suivante, avec les 15 hectares de parkings qui défiguraient les abords du monument depuis plus d’un demi-siècle.

1,5 % de la baie traité, et le sable qui revient déjà

Les premiers résultats sont spectaculaires, il faut le reconnaître. L’effet de chasse du barrage sur le Couesnon a pour résultat qu’entre 2009 et 2014, près de 40 hectares d’espaces maritimes sont reconquis dans un cercle d’un kilomètre autour du rocher. Les touristes qui foulent aujourd’hui la passerelle voient à nouveau la mer entourer le Mont lors des grandes marées, un spectacle qui avait presque disparu.

Mais ce miracle a un revers, et il est de taille. Selon Romain Pilon, guide assermenté dans la baie, ce projet n’a un impact que sur 1,5 % de la surface de la baie, celle autour du Mont, mais ne fait que déplacer l’ensablement naturel sur les autres secteurs. Et si le nouveau barrage a bien un effet « balayette » au nord du Mont, au sud, aux abords du pont-passerelle, « les herbus commencent déjà à réapparaître », ce qui signifie que les travaux n’ont fait que retarder l’échéance. : on a dépensé des dizaines de millions d’euros pour repousser un problème d’un kilomètre carré, pas pour le résoudre à l’échelle de toute la baie qui en compte plusieurs centaines.

L’association Sites & Monuments, qui suit le dossier depuis des années, dresse un constat encore plus sévère. D’après ses relevés Lidar, la surélévation moyenne historique était d’environ 3 cm par an, mais aujourd’hui, dans la zone s’étendant entre Genêts, Saint Léonard et la pointe du Grouin, elle atteint environ 20 cm par an. Du jamais-vu. Le symbole le plus frappant de ce basculement, c’est Tombelaine, le rocher voisin du Mont : ce rocher qui était jusqu’alors une île véritable entourée deux fois par jour par la mer peut désormais être rejoint à pied, à marée haute de faible coefficient, depuis la côte, et à ce rythme, il aura vite le statut d’une simple butte normande entourée de verdure.

Le prix du paysage, entre nature indomptable et symbole national

Face à ces critiques, les autorités rappellent que le projet n’a jamais eu pour ambition de stopper l’ensablement de toute la baie, seulement de préserver l’écrin immédiat du Mont. La préfecture de Normandie le formule ainsi : la progression des herbus en surface globale sera à peu près identique avec ou sans aménagements, mais la perception paysagère sera améliorée, car il ne s’agit pas de désensabler la baie, l’homme ne saurait contrecarrer ce phénomène naturel. Un aveu en creux : le chantier à 220 millions d’euros n’a jamais visé à vaincre la mer, seulement à gagner du temps sur un rocher symbolique, quitte à sacrifier d’autres secteurs de la baie.

Reste une question qui dérange : que se passe-t-il quand l’échéance de 2040, tant redoutée pour le Mont lui-même, se reporte simplement sur ses voisins immédiats ? Depuis 2024, l’Établissement public du Mont Saint-Michel a lancé un programme de restauration des herbus, ces prés salés qui grignotent inexorablement les grèves sableuses. Mais aucun budget comparable à celui du grand chantier des années 2000 n’est aujourd’hui sur la table pour traiter les 98,5 % de la baie laissés de côté. Le Mont restera une île. Ses voisins, eux, continuent de s’enliser.

Sources : sitesetmonuments.org | prefectures-regions.gouv.fr

L'équipe Sciencepost

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