Quarante-cinq millions de dollars. Une usine flambant neuve, sortie de terre en 2011 dans l’un des paysages les plus arides de la planète. Et quinze ans plus tard, toujours aucune goutte d’eau traitée. Dans le désert d’Atacama, au nord du Chili, cette installation de dessalement rouille en silence, ses canalisations béantes exposées au soleil et au sel, symbole d’un gâchis que la région ne peut plus se permettre.
Le décor rend la scène presque absurde. Ce désert est classé comme la zone non polaire la plus sèche du globe, avec des précipitations annuelles limitées à quelques millimètres et certains endroits où humains n’ont jamais enregistré de précipitation. Pourtant, plus d’un million de personnes y vivent, coincées entre l’océan Pacifique tout proche et des nappes phréatiques à sec. Construire une usine capable de transformer l’eau de mer en eau potable dans un tel contexte n’avait, sur le papier, rien d’extravagant. C’est même devenu la norme dans la région : le pays compte aujourd’hui plusieurs dizaines de sites de ce type en fonctionnement ou en projet.
À retenir
- Une installation high-tech censée apporter l’eau à une région asséchée reste désespérément silencieuse depuis sa construction
- Autour d’elle, d’autres usines de dessalement fonctionnent et transforment des villes entières — alors pourquoi celle-ci s’est-elle arrêtée?
- Les vrais responsables de ce gâchis révèlent les failles invisibles qui sabotent même les meilleurs projets d’infrastructure
Sommaire
- Un désert qui a pourtant fini par apprendre à boire l’océan
- Alors pourquoi cette usine-là n’a jamais tourné ?
- Le paradoxe d’un pays qui manque d’eau tout en la laissant rouiller
Un désert qui a pourtant fini par apprendre à boire l’océan
Ce qui rend l’histoire de cette usine fantôme encore plus frappante, c’est qu’elle n’est pas isolée dans un désert technologique. Tout autour, le Chili a multiplié les réussites. La région d’Antofagasta, voisine de l’Atacama, abrite 13 usines de dessalement qui desservent divers secteurs, tandis qu’Atacama en compte cinq. Depuis 2025, la ville d’Antofagasta est même devenue la première grande ville chilienne à dépendre entièrement de l’eau de mer dessalée, un système qui livre plus de 1 400 litres par seconde. À quelques centaines de kilomètres, la Planta Desaladora de Atacama, mise en service en 2021, fournit désormais l’eau potable à plusieurs communes de la région et revendique le titre de plus grande usine de ce type dédiée à la consommation humaine au Chili.
Le secteur minier n’est pas resté en retrait. Face à l’épuisement des nappes, des géants comme BHP ou Antofagasta Minerals ont investi massivement : cette dernière a par exemple inauguré en 2024 une usine de dessalement de plus de 2 milliards de dollars pour sa mine phare de Los Pelambres. Le secteur du cuivre, qui représente plus de la moitié des exportations chiliennes, mise désormais lourdement sur cette technologie pour continuer à extraire du minerai sans assécher davantage les rares réserves d’eau douce.
Alors pourquoi cette usine-là n’a jamais tourné ?
La question mérite d’être posée franchement : comment un investissement de cette ampleur peut-il rester lettre morte pendant plus d’une décennie, dans un pays qui a par ailleurs prouvé sa maîtrise de cette technologie ? Les projets de dessalement au Chili se heurtent régulièrement à trois obstacles récurrents, et cette usine semble avoir cumulé les difficultés plutôt que d’en éviter une seule.
Le premier tient aux procédures environnementales. Un autre grand projet chilien de dessalement, le complexe ENAPAC dans la région d’Antofagasta, un investissement d’un milliard de dollars destiné au secteur minier, s’est retrouvé soumis à un examen judiciaire qui a bloqué son avancement pendant des années. Ce type de blocage n’est pas exceptionnel : les autorisations environnementales pour l’installation de prises d’eau en mer, de canalisations traversant des zones côtières sensibles ou de rejets de saumure concentrée font l’objet d’un contentieux quasi systématique.
Le deuxième obstacle est financier. Une usine de dessalement complète, avec ses conduites et sa maintenance, peut coûter jusqu’à environ 2 milliards de dollars pour les plus grandes installations minières. Même à l’échelle plus modeste de 45 millions de dollars, le montage financier d’un projet peut s’effondrer si un partenaire industriel se retire, si la demande en eau initialement projetée ne se matérialise pas, ou si le raccordement électrique promis n’est jamais livré. Une usine de dessalement, faut-il le rappeler, est coûteuse à construire et gourmande en électricité, ce qui rend chaque installation dépendante d’un réseau énergétique fiable, encore rare dans certaines poches du désert.
Le troisième facteur, plus discret mais tout aussi déterminant, concerne la gouvernance des projets publics. Le Chili a connu, dans le secteur de l’eau comme dans d’autres infrastructures, des cas où l’attribution de marchés à des consortiums n’a pas été suivie d’une exécution jusqu’au bout, faute de suivi institutionnel ou de continuité politique entre deux gouvernements régionaux.
Le paradoxe d’un pays qui manque d’eau tout en la laissant rouiller
L’ironie est cruelle. Pendant que cette structure se dégrade sous le soleil, la sécheresse chilienne s’aggrave année après année. Le pays traverse ce que plusieurs experts qualifient de mégasécheresse depuis plus d’une décennie, et certaines villes de la région n’ont pas vu tomber une goutte de pluie depuis plus de dix ans. Face à cette urgence, l’État chilien a changé de méthode : une loi récente autorise désormais le ministère des Travaux publics à construire ou concéder directement des usines de dessalement destinées à la consommation humaine, avec des investissements annoncés dépassant les 500 millions de dollars pour certaines régions.
Ce virage législatif traduit une prise de conscience tardive. Après des années où le dessalement restait quasi exclusivement réservé aux mines de cuivre, l’eau potable pour les populations devient enfin une priorité budgétaire. Mais chaque usine qui rouille inutilement représente aussi un manque à gagner en confiance : les communautés locales, déjà méfiantes envers les grands projets industriels, retiennent surtout l’image d’un chantier à l’abandon plutôt que la promesse d’une eau providentielle.
Cette carcasse de béton et d’acier corrodé n’est donc pas qu’une curiosité touristique pour amateurs de paysages postindustriels. Elle rappelle qu’au-delà de la prouesse technique, chaque usine de dessalement reste suspendue à un fil budgétaire, politique et environnemental extrêmement fragile. Dans un désert où l’eau vaut de l’or, laisser dormir 45 millions de dollars de tuyauterie n’est pas seulement du gaspillage : c’est une leçon grandeur nature sur tout ce qui peut faire dérailler un projet censé sauver une région de la soif.
Sources : teamfrance-export.fr | pmc.ncbi.nlm.nih.gov | cqegheiulaval.com


3 hour_ago
20



























.jpg)






French (CA)