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Antoine Larocque, la vie des arts et les déchets

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Pour comprendre comment les artistes d’ici façonnent la matière pour en extraire leur vision du monde, il faut aller à leur rencontre. Mise en lumière est une série de portraits qui paraît chaque fin de mois. Des incursions dans l’univers de créateurs qui travaillent leurs œuvres de manière inusitée, en retrait de l’actualité culturelle.

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« J’ai l’impression d’avoir passé les dernières années en hibernation et qu’aujourd’hui, tout se précipite », confie Antoine Larocque. Naviguant entre les mots, le cinéma expérimental et les arts visuels, il s’est fait connaître en 2022 grâce à une exposition solo à la galerie Laroche/Joncas, au Belgo, mais surtout grâce à la publication de son livre Notes d’atelier (Pièce jointe). D’une plume abrasive, tracée au pastel gras de différentes couleurs sur des pages blanches, l’ouvrage s’interrogeait sur la place de l’artiste dans un milieu bourgeois qui exaspérait l’auteur. L’accueil enthousiaste semblait vouloir dire : « Enfin, quelqu’un en parle. »

Depuis, Larocque, originaire de Victoriaville, s’est installé à Québec et a développé tout un corpus d’œuvres autour des déchets. Il en résulte une vaste exposition, assez punk, présentée chez DRAC – Art actuel, à Drummondville. Son titre, Ethnographie-poubelle, désigne une méthode imaginée par l’artiste, qui consiste à fouiller les éléments culturels que recèlent nos déchets et à repenser la nature même du rebut. Des images médiatiques y côtoient ainsi des détritus industriels, le tout apparaissant placé sur un pied d’égalité. Entre autres parce que l’artiste mobilise des codes intimement associés à la société québécoise, sa démarche se révèle aussi viscérale qu’éloquente.

« En arrivant à Québec, ma situation professionnelle venait de changer, et en essayant de continuer à travailler comme artiste, j’ai été confronté à la précarité que ça implique, à la difficulté de trouver du financement, raconte-t-il. Je me suis dit : “Si j’attends d’avoir 10 000 $ pour avancer un projet, ça n’arrivera jamais.” Alors j’ai commencé à collectionner des déchets que je trouvais partout, à les ramener à l’atelier, puis à m’en servir pour approfondir des réflexions que j’avais entamées sur le milieu de l’art. Mais l’idée d’introduire des rebuts en galerie n’est pas nécessairement originale, c’est pourquoi j’ai voulu les amalgamer à l’idée de déchet culturel ou symbolique. »

L’esthétique punk tient au fait que toutes les surfaces de DRAC, du plafond au plancher, ont été mobilisées pour accueillir des collages, des meubles usagés et des tableaux reprenant ses phrases écrites au pastel. « Séparer l’homme de l’œuvre », écrit-il sur une reproduction possiblement trouvée en brocante d’un clown triste. « Bonne chance pour vous frayer un chemin à travers toutes ces vidange », peut-on lire sur une autre page, volontairement mal écrite. La salle est chargée. De vieux livres et des canettes vides côtoient des coupures de journaux.

Culture populaire

Au centre de la pièce, une vidéo d’une heure et demie joue en boucle. Un extrait du Gala Les Olivier y est progressivement déformé par l’artiste, jusqu’à devenir méconnaissable et angoissant. L’image et le son se distordent. Imaginons La région centrale (Michael Snow, 1971), mais parcourant les limbes d’une scène typique d’un star-système québécois paraissant autosatisfait, insipide.

« Ce serait peut-être facile de s’arrêter au fait que mon travail juxtapose des déchets et des images médiatiques, puis de conclure que j’ai voulu exprimer un propos précis, souligne Antoine Larocque. Beaucoup de textes ont déjà été écrits, tant sur les détritus de notre société de consommation que sur les médias. Mais j’ai essayé, en tout cas, de rendre compte d’une expérience réelle du monde à laquelle on est tous confrontés, à ce que ça nous fait. Je me souviens d’être passé devant des panneaux au bord de l’autoroute et d’avoir vu des scènes tellement étranges. Des vedettes y côtoient des objets de consommation, elles portent en quelque sorte notre culture du déchet. La télévision, avec la publicité, [participe d’une même] logique — et d’une même étrangeté. »

Si les déchets inspirent depuis longtemps les artistes, on a rarement vu des logos de Super C ou de St-Hubert ainsi présentés dans un cadre institutionnel et mis en dialogue avec des pages du Journal de Montréal ou des magazines à potins vendus chez Jean Coutu. Rencontré dans un café montréalais, Larocque évoque au passage Pierre Bourdieu. Le sociologue, à qui l’on doit la formule « le goût, c’est le dégoût du goût des autres », observerait sans doute aujourd’hui, avec un mélange de déception et d’amusement, à quel point l’écosystème médiatique a exacerbé les logiques de distinction qu’il dénonçait dès les années 1970.

L’artiste affirme avoir baigné dans la culture populaire québécoise durant son enfance. Une culture qui comporte donc son lot d’absurdités — tout autant, toutefois, que le monde de l’art qu’il a connu à partir du moment où il a entamé des études à Concordia. Certaines de ses œuvres précédentes comportaient l’expression « vie des arts », empruntée, on le devine, à la revue du même nom, mais évoquant dans son travail tout un univers doux-amer.

Observation

« Je me suis souvent laissé inspirer par les milieux dont je viens. Adolescent, j’ai été bouleversé par des œuvres littéraires et visuelles, puis j’ai voulu me mettre moi-même à créer. C’est un peu comme ça que j’ai découvert le cinéma, presque par accident, en achetant une vieille caméra vidéo abordable. »

Son court métrage Show de bleu (2022), tourné à Tingwick, dans le Centre-du-Québec, montre par exemple des jeunes faisant crisser les pneus de leur véhicule pour produire une fumée bleue. Dans la plupart de ses films, distribués par Vidéographe, Larocque observe ainsi à distance diverses pratiques sociales. Diffusées dans plusieurs pays, ses œuvres cinématographiques « ont presque reçu plus de reconnaissance » que son travail en arts visuels, souligne-t-il. Mais c’est en train de changer. Une partie de son corpus sur les déchets sera présentée en janvier à la galerie B-312, dans le Belgo, à Montréal, puis en avril à l’Écart, à Rouyn-Noranda. Il sera aussi en résidence cet automne au centre Le Lieu, à Québec.

« Après la sortie de Notes d’atelier, j’ai pu me sentir enfermé dans un personnage. Je pense avoir pu être perçu comme agressif ou revendicateur, à l’image de mes œuvres. Pourtant, je ne suis pas du genre à prendre beaucoup de place […] J’aime maintenant m’éloigner de la critique institutionnelle pour élargir ma réflexion et mes références. » En janvier, il fera paraître chez Moult Éditions un premier recueil de poèmes composés d’extraits de journaux repérés à l’aide du mot-clé « vandalisme »… « J’essaie, dans tout ce que je fais, de continuer à m’amuser. »

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