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«Antigone est-elle un homme?»: relecture féministe, de Hegel à Ismène

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Provocatrice sans être rhétorique, la question posée par le nouvel essai de la docteure en philosophie Cécile Gagnon pique la curiosité. Plusieurs admirent le personnage d’Antigone pour sa résistance ou ses transgressions à l’ordre établi. Et si l’image idéalisée que nous avons de ce personnage tragique méritait d’être nuancée ? Et si sa sœur Ismène incarnait un idéal politique et féminin tout aussi intéressant, un contre-pouvoir pertinent, mais trop souvent laissé pour compte ?

Selon Cécile Gagnon, malgré le très vaste édifice philosophique qui s’est bâti autour de la célèbre tragédie de Sophocle, dont la création originale remonte à quelque 2500 ans, un angle mort demeure.

« En philosophie, Antigone est omniprésente, et ce, dès Hegel. Elle a été extrêmement utilisée comme figure de la résistance politique, ou comme figure morale. C’est une jeune femme qui résiste à l’autorité d’un roi, à des lois écrites par des hommes. Elle a donc été énormément reprise, aussi, par des féministes, mais des féministes dont les interprétations sont, étonnamment, diamétralement opposées les unes aux autres. Antigone était la figure qui leur permettait de prouver leurs différents points, que ce soit au service de formes de féminismes maternalistes ou, à l’inverse, au service des féminismes libéraux, qui disent que les femmes doivent se libérer de tout ce qui est féminin, parce que c’est moins bon, parce que c’est moins fort. Pourtant, si on revient au texte du dramaturge grec, Antigone n’est pas présentée comme quelqu’un qui a tout à fait raison. Créon [le roi] n’agit pas super bien, mais elle non plus », note Gagnon en entrevue avec Le Devoir.

Rappelons brièvement l’histoire de la pièce homonyme : après la mort du roi de Thèbes, Œdipe, il est convenu que ses deux fils régneront en alternance. Pourtant, quand vient le tour de Polynice, Étéocle refuse de délaisser le pouvoir. Furieux, Polynice lève une armée contre sa propre cité, provoquant une guerre civile dans laquelle les deux frères périront. Créon, leur oncle, siégera alors sur le trône, décrétant qu’Étéocle mérite des funérailles, mais pas Polynice, traître qui a causé la mort de nombreux habitants. Profondément bouleversée par cette injustice, Antigone, sœur des défunts, s’érige contre son oncle. C’est la loi des dieux contre celle des hommes, le droit moral à une sépulture contre une loi qui vise à rétablir l’ordre de la cité. Ismène, elle aussi fille d’Œdipe, tentera en vain de trouver des compromis afin de tempérer sa sœur, qui trouvera finalement la mort pour s’être opposée au pouvoir du nouveau roi. Ismène se retrouve alors seule : sans parents, sans fratrie.

Antigone et Créon, donc, se ressemblent en ce point fondamental : il et elle adoptent des positions tranchées, tiennent mordicus à leur idée. C’est ceci, ou cela. Le reste n’a pas d’importance.

C’est ainsi, explique Cécile Gagnon, qu’Antigone, plutôt que de proposer une solution réellement féministe au conflit, reproduit une manière d’être au monde traditionnellement masculine, qui repose sur de grands idéaux détachés de la réalité plutôt que sur la sensibilité requise par le monde pratique.

« J’ai réalisé que toutes les vertus qu’on accolait à Antigone étaient des qualités traditionnellement masculines, écrit Gagnon dans son essai. Depuis, je garde en moi ce drôle de sentiment, comme un malaise. Incapable de ne pas me demander si nous n’aurions pas élevé cette femme au rang de tous nos autres héros tragiques parce qu’elle était, au fond, elle aussi, un homme. »

Mais alors quoi, ou qui ?

L’imparfaite beauté

Ismène, discrète, quoiqu’essentielle à la tragédie sophocléenne, propose, selon la jeune philosophe, une voie profondément féminine, bien que souvent invisibilisée par les commentateurs ou commentatrices de la pièce, car accusée de mollesse.

Exception à la règle : la pièce de théâtre Ismène (2023), de la dramaturge québécoise Carole Fréchette. Ce long monologue, qui a beaucoup nourri la réflexion de Gagnon, reflète non pas une femme soumise et passive, mais plutôt une pensée nuancée, s’inscrivant en contrepoids à la position radicale de sa sœur.

« Quand Ismène apparaît dans les études féministes, c’est pour nous montrer c’est quoi, la féminité qu’on ne veut pas — la faiblesse, l’incapacité à se tenir debout, le fait d’accepter la soumission. Carole Fréchette, dans sa pièce, propose une Ismène qui se montre en désaccord avec la manière intransigeante d’agir d’Antigone. Et cette figure est en fait beaucoup plus réaliste : quand on lutte, comme femme, au quotidien, on est prise dans des dilemmes et des complexités. Ismène accepte de dire que cette situation est complexe. Et on a besoin, en 2026, d’une figure féminine imparfaite, qui doute. Ismène ne me fait pas sentir mal d’être imparfaite — ce qu’on reproche d’ailleurs toujours aux femmes —, de ne pas être cette grande héroïne de l’avant-scène. »

Au fil des pages, Cécile Gagnon détaille, mais toujours avec une volonté de vulgarisation, les outils philosophiques proposés par l’éthique du care, son principal sujet d’étude comme chercheuse. Ils lui servent à éclairer la posture d’Ismène. Cette éthique du compromis, du maintien de la vie et des liens interpersonnels, s’inscrit ainsi à l’opposé d’Antigone : la jeune femme ne ferait que regarder en arrière. Elle pleure ses morts et plonge elle-même vers son propre trépas, sans chercher de réelle issue vers l’avenir.

« Antigone nous demande de piler sur la complexité et les nuances du monde. Ne pas vouloir tout crier tout le temps sur tous les toits, ce n’est pas être peureuse, ce n’est pas nécessairement être lâche », ajoute-t-elle, en précisant qu’on a parfois, bien sûr, besoin de cette colère et de cette manière d’être.

Ismène cherche, par le dialogue, la faille qui lui permettra d’arriver à ses fins. Consciente de sa posture de femme et des limitations systémiques que cela implique, c’est par les détours et les chemins de traverse qu’elle cherche à se tailler une place en ce monde, à garder le système de sa vie en orbite autour d’elle et à veiller, plus largement, au bien-être de la cité.

Bien qu’actuellement, se désole Cécile Gagnon, « on a des dirigeants qui sont dans l’intransigeance, dans les grands principes, dans la gloire personnelle plutôt que dans le “prendre soin” et le maintien de la vie, une posture comme celle d’Ismène permettrait de voir sous un autre jour nos enjeux contemporains. »

« La pièce de Sophocle met en images quelque chose qui est encore brûlant d’actualité : le pouvoir n’est jamais détenu par des gens qui sont conciliants ou qui veulent voir par-delà leurs intérêts personnels, ce qui fait qu’on n’aura pas d’Ismène au pouvoir de sitôt. Pourtant, la société du care serait fondamentalement plus démocratique, avec beaucoup plus d’accès à la discussion et au débat, entre autres pour les personnes qui ne sont systématiquement pas écoutées. »

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