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Anthony Fauci face à ses inquisiteurs

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Rand Paul interrogeant Anthony Fauci au Sénat (capture d'écran Fox News/YouTube, 29/07/2026).

La scène a eu lieu mercredi à Washington. Assigné à comparaître devant la commission du Sénat à la sécurité intérieure, Anthony Fauci, 85 ans et retraité, a refusé de répondre aux élus en invoquant le 5e amendement de la Constitution, celui qui protège tout citoyen américain contre l'auto-incrimination. « Bien que cela me soit pénible, en raison du respect que je porte au pouvoir législatif [...], j'invoquerai, sur le conseil de mes avocats, mon droit au titre du 5e amendement », a déclaré l'ancien directeur de l'Institut national des allergies et des maladies infectieuses (NIAID), avant d'opposer la même formule à chaque question. 111 fois, selon les décomptes de la presse américaine.

L'homme qui présidait la séance est tout sauf un acteur neutre dans cette histoire. Rand Paul, sénateur républicain du Kentucky et président de la commission depuis 2025, poursuit Anthony Fauci d'une vindicte ininterrompue depuis cinq ans. C'est lui qui, en 2021, accusait déjà l'immunologue − qui a déjà été auditionné plus de 200 fois − d'avoir « menti au Congrès » sur le financement de recherches dites de « gain de fonction » à Wuhan, en Chine. Lui encore qui a consacré un livre entier, Deception (2023), à la thèse d'un complot de Fauci visant à dissimuler l'origine de la pandémie. Lui toujours qui fut suspendu de YouTube en août 2021 pour avoir affirmé, contre les données disponibles, que les masques ne protégeaient de rien. Lui, enfin, qui refusa obstinément, en janvier 2021, de reconnaître que l'élection présidentielle n'avait pas été « volée » à Donald Trump.

Le sénateur, qui n'est autre que le fils du très controversé Ron Paul, a promis à plusieurs reprises que Fauci finirait « derrière les barreaux ». Le milliardaire Elon Musk l'a accusé d'être « responsable de la mort de millions de personnes » − rien que ça. Aujourd'hui, l'élue républicaine Anna Paulina Luna va jusqu'à comparer Fauci au Dr Mengele, criminel de guerre nazi tristement célèbre pour ses expériences barbares sur des déportés d'Auschwitz. Des accusations délirantes qui ne sont pas sans conséquences : Fauci et sa famille sont harcelés et menacés de puis des années, au point de devoir vivre sous protection.

Une hystérie nourrie par le haut

Cette audition a servi de point de fixation à un délire qui couvait depuis des semaines. Sur X, le compte complotiste Black Bond PTV a ainsi affirmé le plus sérieusement du monde que Fauci avait « fait implanter des doigts et des cuirs chevelus de bébés avortés dans le dos de souris de laboratoire » avant d'envoyer ces souris « humanisées » en Chine. Il s'agit du recyclage d'une fausse information diffusée il y a plus de cinq ans par le site d'extrême droite The Gateway Pundit. La publication n'en a pas moins généré des centaines de milliers de vues.

Cette hystérie anti-Fauci n'est pas apparue ex nihilo. Elle a été nourrie à l'échelon le plus élevé du pouvoir américain. Le 18 juin dernier, quelques heures avant de quitter son poste de directrice du Renseignement national, Tulsi Gabbard avait déclassifié une liasse de documents censés établir que Fauci avait « déclenché le Covid ». Passés au crible par Lawfaremedia, ces documents ne prouvaient rien de tel. Ils montraient au contraire des services de renseignement tenant Fauci « à distance » et consultant des experts opposés à ses vues.

Le week-end dernier, quelques jours avant l'audition de Fauci, nouvelle offensive : Rand Paul publie directement sur sa page web de sénateur 1 141 pages du journal de bord tenu par l'immunologue pendant la crise sanitaire. C'est Robert F. Kennedy Jr qui le lui a transmis, le document ayant été retrouvé sur un serveur du NIAID, dépendant du Secrétariat à la Santé. Qu'y trouve-t-on exactement ? Des notes prises par Fauci quasi quotidiennement sur la gestion de la pandémie où l'on découvre un scientifique aux prises avec une communication présidentielle chaotique. Fauci décrit notamment une conférence de presse « laborieuse où le président [Trump] a divagué » ainsi qu'une réunion « où il n'a cessé de parler des audiences télé ».

Sur la question de l'origine du virus, il note, le 26 janvier 2020 :

« Il apparaît désormais, d'après les données épidémiologiques et génomiques, que la première infection remonte au début du mois de décembre [2019 − ndlr] et n'était pas liée au marché. Les infections se sont propagées parmi la population plusieurs semaines avant que les Chinois n'annoncent qu'ils étaient confrontés à une nouvelle infection, ce qui a donné au virus le temps de s'implanter et de se propager de manière multigénérationnelle (soutenue). Rappelons-nous qu'au début, les autorités chinoises affirmaient qu'il n'y avait pas de transmission interhumaine et que les 27 premiers cas provenaient tous du marché. Nous savons désormais que le marché n'était pas la source, mais qu'il a servi d'amplificateur. Cela dit, le virus a bien effectué un saut de l'animal à l'homme à un moment donné. »

Puis, le 7 juillet 2021, relatant une importante réunion du Conseil de sécurité nationale (NSC), il écrit :

« [J'ai expliqué] les multiples raisons, tant épidémiologiques que moléculaires, pour lesquelles il est presque certain que le virus a évolué naturellement à la suite d'un saut d'espèce, même si j'ai souligné que je gardais l'esprit ouvert quant à la possibilité d'une fuite de laboratoire. Cependant, à cet égard, j'ai insisté sur le fait que ce n'est pas parce que deux hypothèses sont possibles qu'elles sont pour autant tout aussi probables l'une que l'autre. »

Dans un passage du 20 avril 2021, Fauci range les accusations de Rand Paul visant à faire de lui le cerveau d'un complot « pour créer un virus qui serait ensuite disséminé dans le monde entier » parmi les manœuvres de la « droite radicale » pour « tenter de [l'] associer au virus de Wuhan ». Il qualifie cette thèse de « théorie du complot farfelue » et ajoute qu'« il y a suffisamment de fous dans les parages pour que cela devienne un problème ».

Une trentaine d'occurrences portent d'ailleurs sur le thème des théories du complot. Le 6 février 2020, il écrit par exemple que « les théories du complot continuent de fleurir ». Le 29 mars : « Les fanatiques d'extrême droite marginaux échafaudent des théories du complot selon lesquelles je serais une taupe d'Hillary Clinton cherchant à détruire Trump ». Le 1er juillet : « Laura Ingraham (FOX) diffuse actuellement une théorie du complot (HuffPost) selon laquelle je ferais en réalité partie du “Deep State médical” et que je serais en passe de devenir le colistier de Joe Biden ». Le 24 août 2021, il écrit :

« Nous continuons de recevoir des lettres aux accents complotistes de la part de députés et de sénateurs qui tentent de nous associer à l'origine du Covid-19. C'est une perte de temps incroyable et inouïe, qui n'a absolument aucun rapport avec ce que nous avons réellement fait de cette subvention minime, vraiment minime, de 125 000 dollars accordée à l'Institut de virologie de Wuhan. Il est tout simplement ahurissant de voir à quel point ils déforment la vérité pour tenter de détourner l'attention de la réalité de ce qui s'est réellement passé sous l'administration Trump, où [Trump] a menti et minimisé l'épidémie. »

De fait, s'il est une chose qui ressort clairement du journal d'Anthony Fauci, c'est que le complotisme a parasité la gestion de la crise sanitaire. De complot pour fabriquer le virus, orchestrer une vaste dissimulation ou cacher des traitements efficaces contre le Covid, on ne trouve en revanche pas de trace. Tout au plus peut-on reprocher au scientifique d'avoir été plus catégorique dans sa communication publique que dans ses notes personnelles mais pas d'avoir été duplice ni d'avoir couvert un scandale d'État. Pour l'essentiel, la version consignée par Fauci dans son journal est conforme à ce qu'il disait publiquement. Certains passages révèlent un homme visiblement grisé par sa notoriété soudaine. Mais si la vanité relevait de la haute trahison, on voit mal comment Donald Trump pourrait continuer à gouverner.

À qui profite le procès

Alors pourquoi cet acharnement, six ans après la pandémie ? Pour plusieurs observateurs politiques américains, il s'agit pour la droite trumpiste de remobiliser sa base en lui désignant un ennemi commun. À l'approche des élections de mi-mandat du 3 novembre, Fauci fait en effet figure de bouc émissaire idéal pour ressouder un camp MAGA travaillé par de profondes divisions internes. Comme le relève Le Monde, plusieurs élus ont d'ailleurs sauté sur l'occasion « pour tenter de réhabiliter l'ivermectine, un traitement dont l'efficacité scientifique n'a jamais été prouvée, ou pour dénigrer les vaccins anti-Covid ».

Mais il y a peut-être plus cynique encore. Tandis que les chaînes d'information ont passé la semaine sur un journal intime qui, s'il écorne l'image de Fauci, montre aussi un professionnel consciencieux (au même moment, Donald Trump recommandait l'utilisation d'ultraviolets ou encore l'injection de désinfectant dans les poumons pour éliminer le virus...), la santé publique américaine s'effondre en silence. Sous la houlette du très antivax Robert F. Kennedy Jr, secrétaire à la Santé et ennemi déclaré d'Anthony Fauci, les États-Unis viennent d'enregistrer 2 318 cas de rougeole depuis janvier 2026, soit davantage que sur toute l'année 2025, et le pire bilan depuis 1991. Le procès en sorcellerie d'un octogénaire fait diversion à peu de frais.

Que l'on s'entende bien : s'interroger sur les origines du Covid-19 est légitime, et le débat zoonose/accident de laboratoire n'est pas clos. Mais ce n'est pas une controverse scientifique qui se jouait mercredi. Le sénateur démocrate Richard Blumenthal a parlé d'un « procès-spectacle » et d'une « vendetta contre un seul individu ». Dans l'Amérique de 2026, où d'anciens haut responsables n'ayant pas les faveurs de la Maison Blanche comme James Comey et John Bolton ont été inculpés pénalement, l'image d'un scientifique de 85 ans réduit au silence devant une commission sénatoriale réveille le spectre du maccarthysme, que la très trumpiste Laura Loomer a récemment déclaré vouloir remettre au goût du jour aux États-Unis.

L'affaire Fauci a au moins une vertu. Elle rappelle ce que devient une audition parlementaire lorsqu'elle cesse d'être un instrument d'enquête et de contrôle des pouvoirs pour tourner au harcèlement : un théâtre sinistre improvisé par des démagogues pour ravir la meute et étancher sa soif de sang.

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